Louis Guilloux : résonances contemporaines

Louis Guilloux : résonances contemporaines

L’histoire littéraire a toujours eu tendance à méconnaitre l’œuvre de Louis Guilloux. Deux exemples relativement récents attestent cette négligence : en 2007, dans La littérature française : dynamique et histoire, Guilloux est enrôlé, une fois encore, sous la bannière du populisme, « un courant non négligeable des années 30 »[1] et l’écrivain est associé à Carco et Dabit ; en 2011, dans Le roman depuis la Révolution française, le succès du Sang noir est placé en marge du populisme dans « la refondation d’une esthétique et d’une langue romanesque qui (…) sauraient représenter la condition des gens de peu ».[2] Dès ses débuts, Guilloux avait perçu les dangers d’une approche aussi réductrice et superficielle[3] et il n’avait sans doute pas tort, puisque le malentendu semble persister. Pourtant, l’œuvre de Guilloux continue d’attirer maints lecteurs et, parmi eux, de nombreux écrivains qui n’hésitent pas à clamer leur enthousiasme pour l’auteur du Sang noir.

Il ne s’agit évidemment pas de proposer ici une analyse exhaustive de la réception contemporaine de Guilloux mais de citer certains écrivains qui ont exprimé leur admiration[4], à commencer par Sylvie Le Bihan qui convoque, dans son roman, Les Sacrifiés (Denoël, 2022), les destins tumultueux de plusieurs personnages dans l’Espagne de l’entre-deux-guerres, prête à sombrer dans l’abîme de la guerre civile et de la dictature. Avec beaucoup d’à-propos, elle place cette citation du Sang noir en épigraphe de son roman : « – Que penser d’une humanité entièrement occupée à se détruire ? / – Il est probable qu’elle ne mérite pas mieux. » Extraite d’une conversation entre Cripure et le député Faurel, cette réflexion cinglante révèle le destin d’une civilisation gagnée par la folie suicidaire, dont Louis Guilloux n’a cessé d’explorer les soubresauts.

C’est également cette lucidité qu’Éric Vuillard met en exergue dans sa préface rigoureuse et subtile d’Ok Joe ! réédité dans la collection Folio en 2022. Il souligne qu’« il y a dans ce livre de Guilloux une clarté qui n’est pas de la transparence, une clarté venue de l’écriture et qui lentement se propage, et n’atteint son plein effet qu’une fois le livre refermé. »[5] Il insiste à raison sur les trente années qu’il a fallu à Guilloux pour parvenir à exprimer la réalité de la ségrégation au sein d’une armée américaine, perçue comme libératrice et néanmoins traversée par un racisme profondément enraciné dans les consciences. Vuillard admire la persévérance de Guilloux face à cette question lancinante : « Mais pourquoi toujours des Noirs ? »[6]. La réponse est sans appel pour l’écrivain engagé comme traducteur auprès des tribunaux militaires américains : au cours des enquêtes et des procès, il constate que les pendaisons des soldats noirs sont récurrentes et finissent par constituer « une sorte de lynchage légal »[7].

Parmi les auteurs contemporains qui n’hésitent pas à célébrer le talent de Louis Guilloux, il faut mentionner Pierre Lemaître qui, à la fin de son roman Au revoir là-haut (2013), précise que le personnage de « Joseph Merlin, librement inspiré de Cripure » est « le signe de [son] affection et de [son] admiration pour Louis Guilloux »[8] et dans un entretien donné à la revue Zadig en 2019, il revient sur Compagnons, ce récit pour lequel il éprouve une immense admiration : « C’est bref, mais si puissant émotionnellement que Camus mettait quiconque au défi de terminer ce récit sans avoir les larmes aux yeux. J’y retrouve à chaque lecture l’économie de moyens, la sobre efficacité, l’imparable justesse de l’un des écrivains les plus importants de son siècle. »[9]

« Le chainon retrouvé entre Flaubert et Céline »

À l’exemple de Pierre Lemaître, le romancier Nicolas Mathieu considère Louis Guilloux comme un écrivain majeur qu’il compare à Louis-Ferdinand Céline, affirmant qu’ils ont tous deux « le même regard à la fois cruel et empathique sur notre condition, le sens du grotesque presque flamand, le vitriol et la tendresse dans un même paragraphe »[10]. Dans un message posté sur Instagram en 2020, Nicolas Mathieu fait part également du choc ressenti à la lecture du Sang noir : il y voit « le chaînon retrouvé entre Flaubert et Céline. C’est cruel, bavard comme Dostoïevski, sans pitié pour nos croyances et les institutions, comique et poignant, et ça vous laisse dans l’esprit une drôle d’impression, comme si l’on en savait un peu trop sur la vie désormais. »[11]

Ce rapprochement entre Céline et Guilloux est des plus judicieux, car c’est bien l’expérience de la Guerre qui les a fait naître à l’écriture[12]. Céline en est revenu blessé, Guilloux a été réformé mais il a eu le temps d’observer les conséquences effroyables de cet embrasement à l’arrière. Ils offrent ainsi une vision sombre, déchirante et pourtant réaliste du conflit inaugural de notre modernité.

Dans Métaphysique de L’Anthropocène (PUF, 2023), le philosophe Jean Vioulac s’interroge sur le nihilisme à l’œuvre dans la civilisation actuelle et démontre qu’un processus de dénaturation et d’annihilation toujours en cours est parvenu jusqu’à affecter l’écosystème terrestre. Il établit alors une généalogie du nihilisme dont la Première Guerre mondiale est, selon lui, l’un des symptômes majeurs, qu’il décrit comme le déchainement absolu de « la monstrueuse puissance du négatif »[13] : « La Grande Guerre fut la Guerre absolue, elle a révélé l’Absolu comme annihilation : secret intime du nihilisme métaphysique dont Hegel a pensé la récapitulation terminale. »[14] Jean Vioulac cite abondamment Céline qui lui paraît un des auteurs essentiels de cette période pour appréhender l’essence du nihilisme et de l’instinct de mort qui gouverne les masses. Il ne cite pas Guilloux, mais Le Sang noir s’inscrit pleinement dans cette perspective et apparaît comme une plongée en profondeur dans l’abîme du nihilisme qui a permis et justifié le massacre de toute une génération. Or, en affirmant que Guilloux est le chainon retrouvé entre Flaubert et Céline, Nicolas Mathieu le désigne parmi ces auteurs de la modernité qui ont dévoilé à leurs contemporains l’inanité profonde de la langue de la propagande, de l’idiome idéologique qui sévit en temps de guerre mais aussi en temps de paix. De Flaubert à Guilloux, la littérature oppose une langue singulière, une contestation puissante qui parvient à endiguer momentanément le cours du nihilisme dont Nietzsche avait prévu le déferlement sur la pensée européenne pendant près de deux siècles[15].

L’écriture de la dette

Outre Nicolas Mathieu, de nombreux auteurs ont salué l’écriture grinçante et dramatique de Louis Guilloux tandis que d’autres soulignent chez l’écrivain la concision, l’émotion tout en retenue et la sobriété de l’expression. Car il y a plusieurs possibilités de lecture de cette œuvre dense et variée. Les lecteurs de La Maison du Peuple sont-ils forcément les mêmes que ceux du Sang noir ?

D’une certaine façon, Alain Rémond apporte une réponse dans Ma mère avait ce geste (Plon, 2021), un récit poignant qui témoigne de l’amour inconditionnel de l’auteur pour sa mère. Issu d’un milieu populaire breton, Alain Rémond, devenu journaliste à Télérama puis à La Croix, présente un parcours qui est celui d’un transfuge de classe, un concept que le sociologue Vincent de Gaulejac a longuement analysé dans son ouvrage de référence, La névrose de classe, où il s’interroge sur les conséquences de la promotion ou de la régression sociale. Un concept très médiatisé désormais, martelé par de nombreux témoignages à chaque rentrée littéraire. Au-delà de l’effet de mode, le transfuge de classe offre une expérience exemplaire puisqu’elle bouscule les codes d’appartenance à une classe sociale, ces appartenances qui sont « un déterminant puissant des conduites et des identités »[16] et le sociologue de préciser à propos des transfuges qu’« il leur manque l’identité héritée qui fonde la véritable appartenance, comme pour l’aristocratie »[17]. Cette lacune prétendue, « cette incorporation de la culture légitime » dont parlait Bourdieu et à laquelle est confronté l’individu issu des classes populaires quand il accède au monde de la bourgeoisie est une expérience vécue par Louis Guilloux et par Alain Rémond. Mais contrairement à Annie Ernaux qui analyse dans son œuvre la conflictualité sociale issue d’un tel changement de classe, Louis Guilloux n’explore pas précisément cet aspect. Ou de manière secondaire, quand par exemple, dans Dossier Confidentiel, le narrateur évoque un de ses collègues, Rancier, fils d’un artisan rural dont la famille « se saignait aux quatre membres pour le faire instruire » [18] et qui ne cesse de travailler pour devenir professeur : « Je ne comprenais rien à ces efforts de pauvres qui veulent se hisser jusqu’à la petite bourgeoisie, comme si c’était un sort enviable. Celui-ci déjà méprisait son père. »[19]

 Guilloux a pu se définir dans une lettre à Jean Grenier comme un « éternel inclassé »[20] mais son œuvre évoque rarement l’expérience du surclassement. Il décrit de manière plus traditionnel les rapports de domination propres à la lutte des classes, la plupart du temps en se référant à son père. Alain Rémond n’explore pas non plus ce paradigme politique mais, à l’image de Guilloux, il écrit pour honorer une dette, pour ne pas trahir. L’hommage au père, la dévotion à la mère les replongent dans une enfance heureuse, en dépit des difficultés matérielles ou de certaines privations. Alain Rémond explore cette intimité familiale et apprécie chez Guilloux comme chez Camus la fidélité au milieu d’origine : « Mais c’est au Guilloux fils de cordonnier, ami de Camus, fils d’une femme de ménage, que je pense. A leur attention, l’un et l’autre, pour les petites gens, les gens de peu, « les gens sans importance », comme disait Guilloux. (…) Les gens comme mes parents. C’est à eux que Louis Guilloux rend hommage dans ses deux premiers livres, pour lesquels j’ai une tendresse particulière, La Maison du peuple et Compagnons. Il y décrit sans pathos, sans effets de manche, avec une infinie pudeur, la vie des artisans, des ouvriers, trouvant les mots justes, à la bonne hauteur. »[21]

Sobriété, retenue, pudeur : autant de qualités nécessaires afin d’évoquer le milieu populaire dont ils sont issus, qu’Alain Rémond célèbre dans son récit dans la continuité revendiquée de Guilloux. Mais n’envisager l’œuvre de Guilloux que sous cette intention apologétique reviendrait à manquer sa part la plus subversive. Il n’est pas certain – c’est du moins notre hypothèse – qu’Alain Rémond ait réellement apprécié Le Sang Noir, ce roman sans retenue et sans pudeur où le pathos (le grotesque et le tragique inextricablement mêlés) surgit à chaque page.

Les derniers jours de la classe ouvrière

 Christian Astolfi, auteur du très beau roman, De notre monde emporté (Le bruit du monde, 2022) est issu également d’un milieu populaire et relate l’expérience ouvrière, d’une manière qui s’apparente par endroits à la démarche de Guilloux. Contrairement à Alain Rémond, Astolfi ne cite pas Guilloux dans son roman, mais il tente, lui aussi, de restituer la « grandeur » et les valeurs de la classe ouvrière sans jamais perdre de vue que l’issue du combat (la lutte des classes, le capital contre les travailleurs) lui est rarement, pour ne pas dire jamais, favorable. Évidemment, le contexte n’est pas le même puisque plusieurs décennies séparent les deux écrivains : Guilloux relate la vie des ouvriers et des artisans bretons des années 1900 à 1920 ; Astolfi, quant à lui, décrit l’univers des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer de 1970 à la fin des années 1980, la fermeture progressive et inexorable des chantiers précédant le scandale de l’amiante qui va emporter de nombreux ouvriers.

C’est tout d’abord la figure du père qui rapproche les deux écrivains. Ce père, militant communiste, travailleur consciencieux (l’un sur le chantier naval, l’autre dans son échoppe de cordonnier), espérant l’avènement de la Révolution (mai 68 pour l’un, Jaurès et l’Internationale ouvrière pour l’autre) mais dont les espoirs sont brisés (l’un et l’autre finissent par ne plus y croire). Les deux romans montrent, de manière exemplaire, la résistance du père à la pression sociale et économique ou, du moins, la tentative de le faire, en dépit des désillusions ou des échecs avérés. Il ne s’agit plus dès lors pour le fils d’affronter le père, garant de la domination bourgeoise, comme le montrait traditionnellement le roman réaliste. Au contraire, dans ces récits de la vie ouvrière, le père n’entre pas en conflit avec le fils, il transmet certaines valeurs (résistance, dignité) qui n’en constituent pas moins un lourd héritage pour ses descendants. L’écriture est certainement une manière de conjurer ce fort patrimoine symbolique, de répondre à cette injonction morale et c’est donc très logiquement que les fils décrivent le père en proie à la violence des rapports sociaux et qu’ils insistent sur sa capacité de résistance. Ainsi, dans La Maison du peuple, le fils-narrateur évoque les sentiments de révolte du père Quéré, dont les convictions politiques nuisent à sa réputation auprès des notables et des employeurs potentiels : « On lui avait laissé entendre qu’il avait « besoin de gagner sa vie » et qu’il devait se taire. Cela le mettait hors de lui. « Je ne suis l’esclave de personne. » (…) Ne valait-il pas mieux mourir de faim plutôt que d’aller trouver M. Guérin et lui dire : « Donnez-moi du travail, monsieur Guérin. » »[22]

Dans le roman d’Astolfi, les ouvriers luttent contre la fermeture progressive et inéluctable des chantiers. Le narrateur se souvient des mots de son père et d’un en particulier (« dignité ») qui confère une valeur sacrée à son discours. C’est ce père que l’adolescent écoute et respecte au même titre que les auditeurs qui l’entourent :

« Tout à coup, une phrase que mon père vient de prononcer me sort de ma rêverie. La dignité, c’est la seule chose qu’on ne doit jamais leur céder. J’observe les visages de ses interlocuteurs. Il ressemble à ceux d’élèves que leur maître fascine. Quelque chose vibre en moi qui a l’accent de l’admiration. Un peu plus tard, mon père salue ses camarades et nous reprenons notre marche. Me restent sa parole, le silence qui la grave. »[23]

Pour les deux écrivains, le père incarne la transmission de valeurs essentielles : savoir-penser le monde que l’on affronte et savoir-faire que nécessite le travail de ses mains. Il y a donc pour Guilloux rupture de cette transmission en raison de sa main atrophiée qui lui interdit tout travail manuel et qui lui évite par ailleurs l’enrôlement sous les drapeaux. Les conséquences sont différentes pour Astolfi : le fils prend en quelque sorte la relève du père, mais à la fin du roman, il en vient à s’interroger sur le rôle des ouvriers et se demande s’ils n’ont pas été les instruments de leur propre asservissement dans « ce monde industriel auquel [ils avaient] servi de chair à canon »[24].

Pour Guilloux, l’utopie, perçue comme horizon d’attente mais aussi de dépassement, vient du père : c’est lui qui porte le projet de la maison du peuple. Le constat d Astolfi est sensiblement différent : l’utopie échappe au père qui ne s’est pas remis de l’échec de mai 68 et se place désormais du côté de son camarade Cochise (qui prône l’autogestion) et de sa compagne Louise (qui lui promet une autre vie, c’est à dire la possibilité d’un ailleurs).

Mais cet horizon utopique s’inscrit dans une perspective historique que les deux romanciers parviennent à capter en évitant le chromo ou la reconstitution factice. De manière subtile et fluide, Astolfi jalonne l’histoire des personnages des dates marquantes du dernier tiers du XXe siècle (mai 68, mai 1981, 1983 et le tournant de la rigueur, la victoire de la droite en 1986 et celle de Chirac en 1995), histoire politique qui éclaire l’effondrement puis la quasi-disparition de la classe ouvrière et qui est l’occasion de montrer avec quelle violence implacable l’histoire percute la chair des individus :

« Et puis il y avait cette période de 1981 à 1988 sur laquelle on ne cessait de se retourner avec les camarades. On était comme des enfants, sur leur oreiller, qui ne parviennent pas à trouver le sommeil. Ce temps qui aurait dû être commun, comme le programme qui l’annonçait, ce temps que l’on croyait couleur d’orange et qui vira au bleu lavasse. Ce temps où les Chantiers, et tant d’autres forteresses industrielles, s’écroulèrent comme châteaux de cartes. Ce temps-là nous restait en travers de la gorge. »

Dans le roman d’Astolfi, les personnages traversent la grande Histoire et sont confrontés à un deuil permanent : deuil des camarades tués par l’amiante, deuil du père mort après une vie de labeur, deuil d’un passé qui a pu connaître l’empreinte fugace du bonheur, mais aussi deuil des illusions et des croyances qui avaient légitimé les combats à venir. D’où cette mélancolie diffuse qui gagne tout le roman, cette tristesse devant un monde en voie de disparition et dont les survivants sont pareils à des spectres. Une semblable mélancolie est à l’œuvre chez Guilloux : c’est l’un des motifs centraux du Jeu de Patience qui se présente comme la chronique d’une ville de 1912 à 1947, chronique impossible, fragmentaire, voué à l’éparpillement de la mémoire, malgré les rappels des événements de l’Histoire majuscule, figée dans la mémoire collective.

Le temps historique n’apparaît pas tout de suite dans La maison du peuple mais à la fin du roman, l’irruption de la guerre de 14 avec la mobilisation générale, le départ des hommes et l’abandon de la construction de la maison du peuple témoignent d’un bouleversement à grande échelle qui n’épargne pas, bien au contraire, ses acteurs les plus obscurs. Malgré les écueils, l’espoir reste de mise. Les manipulations du docteur Rébal, accusant, via des affiches collées sur les murs, Marlier et d’autres camarades d’être des traitres vendus aux libéraux et ses conséquences dramatiques (les ouvriers désorganisés, la section socialiste anéantie, la bourse du travail déserte) n’altèrent pas la foi du père. Il faut se reporter au Jeu de patience pour comprendre ce qu’il est resté de ces espoirs en un monde meilleur. La guerre dure alors depuis six mois :

« Presque tous les autres étaient mobilisés et, un dimanche où Bahier, le comptable, se décida à aller faire un tour du côté de la Fontaine-aux-Moines, pour voir le terrain où devait s’élever la Maison du Peuple, il rencontra là Guénic, le facteur. L’endroit était devenu un terrain vague. L’herbe couvrait tout. On y jetait des détritus, des ordures. Une brouette oubliée là achevait de pourrir. Personne n’était venu la chercher. Bahier et Guénic échangèrent à peine quelques mots, ils avaient le cœur trop serré. Mais, dit Bahier, en quittant le facteur, il fallait espérer quand même. Il fallait toujours espérer. Il avait l’air bien triste, en disant cela. Guénic ne lui avait rien répondu. »[25]

Malgré l’usure progressive des illusions, les deux écrivains ne renoncent pas à évoquer la solidarité des travailleurs. Ils emploient ainsi le terme « compagnons » qui met en évidence une communauté de destin. Astolfi décrit le compagnon comme celui que l’on côtoie quotidiennement et dont on partage la condition mais qui peut également se révéler un mentor (l’horloger qui initie le narrateur au monde de la machine) ou un passeur (Alex qui tient la phonothèque et qui le guide dans le monde de la musique). Les compagnons de travail se retrouvent après la liquidation des chantiers navals et la révélation du scandale de l’amiante, ils se serrent les coudes dans l’épreuve de la maladie, prennent soin les uns des autres.

C’est à rapprocher bien sûr de Compagnons de Guilloux qui relate l’aide apportée par les artisans-plâtriers Dagorne et Le Brix, à leurs compagnons de travail mourant, Jean Kernevel. Ils l’accompagnent dans la mort, comme preuve ultime d’une solidarité entre des êtres liés par une même existence et de mêmes combats. Dans le récit d’Astolfi, la mort de Cochise et son enterrement sont l’occasion de réunir les camarades de chantier et d’accentuer la prise de conscience d’une fin inéluctable. Dans Compagnons, Louis Guilloux procède également avec beaucoup de retenue pour dire les derniers moments de Kernevel, quand l’artisan très affaibli est envoyé à l’hôpital, aidé par son compagnon Le Brix. Il donne le peu qu’il possède, conscient que sa fin est proche. Quelques effets, des outils : c’est le seul héritage qu’il puisse laisser avant de sombrer dans l’oubli, dans ce « mystère de la pauvreté » dont parlait Albert Camus à propos de son père, « qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l’immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant toujours. »[26]

L’origine du Mal

 Louis Guilloux et Christian Astolfi honorent une dette à l’égard des vivants et des morts, afin qu’ils ne soient plus réduits au silence et à l’anonymat. En palliant les défaillances de la mémoire collective, ils défient l’oubli sans connaitre l’issue du combat. Le Jeu de patience nous conte d’ailleurs une Histoire en lambeaux, avec des trous, des blancs et des non-dits que le narrateur tente, sans doute en vain, de rassembler et de colmater. Une Histoire marquée par l’explosion nihiliste, nous l’avons déjà constaté, et qui invite l’écrivain à s’interroger sur l’origine du Mal. Une semblable interrogation traverse Le Démon de la Colline aux Loups, ce premier roman de Dimitri Rouchon-Borie publié en 2021, qui a obtenu un très beau succès et de nombreux prix littéraires, dont le prix Louis Guilloux.

Dans Le Démon de la Colline aux Loups, la réflexion métaphysique sur le crime et la culpabilité fait écho à celle de Louis Guilloux, notamment à travers ce roman admirable et sans doute méconnu, Labyrinthe[27]. Ce récit, qui commence par une évasion la nuit de Noël, décrit en réalité l’errance mentale et métaphysique d’un homme condamné aux yeux de tous. Les deux auteurs décrivent l’expérience décisive de la faute, qui mène les personnages au bout d’un voyage sans possibilité de retour et qui s’achève avec l’anéantissement irrémédiable d’un individu.

Le Démon de la Colline aux Loups fait entendre la voix d’un jeune meurtrier, prénommé Duke, qui raconte son enfance passée dans une maison située sur la colline aux loups. Cette confession, qu’il tape sur une machine à écrire dans sa cellule de prison, est rédigée dans une langue unique où les expressions issues de l’oralité se mêlent à des remarques fulgurantes. L’utilisation partielle de la ponctuation, l’entremêlement des discours directs et indirects donnent, au premier abord, un rendu chaotique, mais l’écriture très travaillée fait entendre la voix si particulière du narrateur et nous plonge dans les ténèbres de sa psyché. Il est un cousin lointain du Benjy décrit par Faulkner dans Le Bruit et la Fureur, de cet idiot apparent, dont on entend la voix également singulière, aux limites de l’inarticulé. Mais, contrairement à Benjy, Duke accède au langage écrit et parvient à faire entendre ce qui était de l’ordre de l’innommable.

Le roman de Dimitri Rouchon-Borie dépeint donc la vie effroyable d’une famille dans cette maison située sur la colline aux loups. Le narrateur, Duke, vit avec ses frères et sœurs dans une pièce où ils sont livrés à eux-mêmes, nourris des restes que leurs parents veulent bien leur céder, ils n’ont pas de noms, ils n’ont pas accès au langage mais la fratrie est parvenue à former ce que le narrateur appelle un nid où les enfants se réfugient et qu’il décrit comme « le monde de l’unité indistincte »[28]. Cette expérience initiale a marqué Duke à jamais, qui se compare à « un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l’enfance. »[29] Il est violé par son père qui recommence plus tard en demandant à la mère de les filmer. C’est un monde infernal qui apparaît sous nos yeux, un monde clos, ravagé par l’inceste et la violence dont Duke n’est sauvé que par l’obligation d’aller à l’école. Et par la suite, Duke, malgré ses efforts, ne parvient jamais à se défaire de l’emprise du démon de la colline aux loups, démon enfoui dans son âme qui ne demande qu’à resurgir. A la fin du roman, il vit dans un squat avec une jeune junkie, Billie, et finit par se prostituer pour lui acheter sa dose. Il agresse alors le client :

« Je voulais tenir la Colline aux Loups loin de tout ça et je la repoussais au fond de ma pensée mais j’ai perdu tout contrôle quand il est entré en moi j’ai essayé de tenir pour Billy je le jure je le jure mais la douleur c’était la même et j’avais déjà été puni mais là pourquoi j’endurais ça. Je me souviens juste d’avoir essayé de lutter contre la Colline aux Loups mais je sais que c’est encore la vague du Démon qui a terrassé les souvenirs. Je suis revenu à moi au bout d’un moment j’avais mal au derrière et le type était allongé par terre il gémissait et j’ai vu qu’il avait subi le Démon. Il était à poil et moi j’ai paniqué j’ai fouillé dans ses poches j’ai pris tout ce que je pouvais pour Billy je suis parti puis je suis revenu et je voulais le frapper encore mais il faisait un petit bruit étrange en respirant alors j’ai couru loin loin loin. »[30]

Il y a dans Labyrinthe une scène similaire, non pas d’agression sexuelle, mais de violence élémentaire, où le narrateur qui est alors en prison pense également avoir laissé pour mort celui avec lequel il s’est battu, en l’occurrence Léon, un maton cruel et violent, surnommé le Phoque :

« Nous avions roulé par terre. J’étais collé contre ce corps ventru, flasque et malodorant, je recevais en plein visage l’haleine avinée du Phoque, je sentais, contre ma joue, sa grosse joue fraîchement rasée. Il s’était même parfumé à l’eau de Cologne. / Je voulus me lever. Le geste que je fis pour cela m’occasionna une telle douleur que je crus avoir les reins brisés, et je retombai sur le parquet, le long du corps inerte du Phoque. (…) Je fermais les yeux sans autre conscience de moi-même que celle de mon corps exténué et de mes épaules collées au parquet glacé. »[31]

Il n’y a pas de démon agissant chez Louis Guilloux mais les accès de violence conduisent à un dénouement similaire, dans ce qui pourrait ressembler à une scène post-viol : quelque chose de répugnant dans sa sordidité et qui apparaît finalement dénué de sens, après le surgissement de l’explosion physique et sexuelle.

Les deux romans commencent en prison où la violence domine ; pourtant, la privation de liberté n’est rien comparée à l’enfermement des personnages dans leur conscience. Ils espèrent échapper à leur condition en cheminant au hasard, dans une errance qui parait sans issue : errance en boucle du narrateur de Labyrinthe qui s’échappe de prison la nuit de Noël et qui erre dans la campagne enneigé  «par quels chemins étroits, tortueux, fangeux, après avoir pendant combien de temps erré dans le labyrinthe le mieux combiné du monde»[32] ; errance de Duke qui quitte sa famille d’accueil  et qui part sur les routes sans savoir où il va, ne désirant que rejoindre la mer, survivant dans la forêt : « Peut-être c’était des jours peut-être des années peut-être ma vie tout entière dans les bois. Il y a eu de la pluie sur les feuilles et c’était comme laver le monde entier. Il y a eu du soleil sur les mousses humides j’étais sûr qu’aucun Démon résisterait à cette beauté. »[33]

Mais cette errance labyrinthique et sans fin ne connait pas de réel dénouement. Errance géographique qui est aussi métaphysique, puisque l’identité n’est plus assurée et qu’une faute est présente, le sentiment d’avoir commis une faute, sans même pouvoir la définir réellement. Une faute gouverne, accapare la conscience des personnages de Guilloux et de Rouchon-Borie. Dans Labyrinthe, le narrateur se livre à des interrogations d’ordre existentiel, relatives à la signification d’une présence au monde qui est toujours perçue comme une faute, sans pour autant en donner précisément l’origine : « J’apercevais mon visage dans la glace, mais je n’osais guère y arrêter mon regard. C’était là aussi une chose que j’avais déjà éprouvée l’autre fois. De quoi avais-je peur ? Quelle faute, les signes de quelle faute y trouvais-je ? Est-ce que tout, en somme, n’était pas ma faute ? »[34]

On songe évidemment à Kafka quand Guilloux évoque cette faute à propos d’un homme accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, comme si la faute était antérieure au forfait, comme si l’homme était né coupable… C’est d’ailleurs une réflexion qui s’impose à Duke quand après avoir lu, sur les conseils de l’aumônier de la prison, les Confessions de saint Augustin, il songe au pardon de Dieu mais est-il vraiment coupable ? : « Je me dis qu’il faudrait que je demande au prêtre si la Colline aux Loups était une punition de Dieu dans ce cas ce serait terrible d’avoir commencé sa vie par la punition pour des choses que je n’avais pas encore faites. »[35]

Le statut de victime et de coupable apparaît fluctuant chez Guilloux et Rouchon-Borie, les victimes portent le poids d’une faute et les coupables, quand ils subissent le châtiment, deviennent des victimes paradoxales, comme les parents de Duke au tribunal : « On se fait une image des monstres quand on les subit et je crois que la mère était toujours restée pour moi cette ombre qui attendait devant la porte pour me cueillir et là j’ai vu surgir des êtres qui n’avaient rien d’effrayant. C’était juste des animaux terrorisés. »[36]

Dans Labyrinthe, le phoque n’a rien fait pour sa fille Germaine, arrêtée par les Allemands en 1943. Il n’a pas cherché à la faire libérer, alors même qu’elle était incarcérée dans la prison où il travaillait et qu’elle subissait les interrogatoires de la Gestapo. Il l’a laissé emmener en déportation. Guilloux insiste pourtant au début du récit sur la poupée que le maton apporte à sa petite-fille : un geste qui contraste avec l’attitude courante du personnage qui « avait passé sa vie à garder des hommes, à les battre, à leur dire des vacheries, à les épier à travers le judas »[37] Le phoque réclame sa femme et sa fille, en vient presque à s’humaniser alors que le narrateur l’a frappé violemment et qu’il pense même l’avoir tué.

Dans le Démon de la colline aux loups, le père viole le fils et dans Labyrinthe, le juge Renaud, une autre figure paternelle, emmène les petites filles au fond des bois, ce même juge qui affirmait qu’il fallait sacraliser la peine de mort et qui « en compagnie de quelques confrères après un bon dîner » s’est amusé à saouler un chien à mort. Certes, chez Rouchon-Borie comme chez Guilloux, les coupables sont finalement châtiés, les ogres paient le prix de leurs méfaits : le juge Renaud se pend à un arbre ; le père de Duke est condamné à dix-huit ans de prison. La sanction est appliquée, mais le Mal n’est pas éradiqué. Pour les deux écrivains, le mal ne semble pas avoir d’assise ontologique, le Mal en soi n’existe pas, il ne surgit que dans un mouvement dialectique entre la victime et le bourreau, il se révèle dans la relation à l’autre. Personne ne naît criminel. Mais ce que Duke appelle le Démon, c’est précisément une façon de concrétiser l’expérience de la douleur qu’il a éprouvé dès l’enfance. Le démon ne s’incarne pas, c’est une force brute, pulsionnelle à laquelle le sujet ne peut qu’obéir : un mouvement de destruction, une pulsion de mort qui jaillit scandaleusement dans toute sa négativité, une pulsion de mort née des sévices infligés par les parents et qui provoque des assauts de violence incontrôlables (quand Duke massacre le blond), non sans avoir conscience qu’il agit de la même manière que son père.

L’interrogation sur le Mal mène les deux auteurs à une remise en question de la causalité divine. Dieu autorise-t-il le Mal ? Nous autorise-t-il le choix du Bien et du Mal ? C’est l’explication proposée à Duke par l’aumônier de la prison : « Il dit Dieu nous a fait libre c’est parce que nous pouvons choisir le Bien ou le Mal que tout ça a un sens et vous qu’avez-vous choisi ? »[38] Dans Labyrinthe, Dieu n’apparaît pas comme une solution acceptable et quand le narrateur confie à Grégoire Cantin, le gardien du labyrinthe où il s’est réfugié, que le juge Renaud affirmait croire en Dieu, Cantin est alors en proie à une horrible crise : « Mais, cette fois, malgré la crise, il voulait continuer à parler, à répéter que personne ne croyait et n’avait jamais cru en Dieu… »[39] Une faillite métaphysique est à l’œuvre dans les deux romans qui ouvre sur le vertige du non-sens face à l’être détruit. Une destruction qui, très logiquement, est à l’image de Dieu.

Olivier Macaux

(Article paru dans Confrontations, bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux, n° 36, décembre 2023.)


[1] La littérature française : dynamique et histoire II, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 2007, coll. Folio Essais n°496, p. 680.

[2] Bruno Blanckeman, Le roman depuis la Révolution française, Presses Universitaires de France, 2011, p. 114.

[3] Dans un article paru dans la revue Europe (novembre 1930),  Louis Guilloux avait fait un compte-rendu du Nouvel âge littéraire d’Henry Poulailleet pris ouvertement ses distances avec le mouvement de littérature prolétarienne.

[4] Hormis Pierre Lemaître et Nicolas Mathieu, les auteurs cités dans cet article sont venus présenter leurs œuvres à Saint-Brieuc entre 2022 et 2024, à l’invitation de la Société des Amis de Louis Guilloux.

[5] Louis Guilloux, O.K., Joe ! préface d’Éric Vuillard, Gallimard, coll. Folio, n°7141, p. 8.

[6] Ibid.

[7]Ibid.

[8] Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013, p 567.

[9] « Conversation avec Pierre Lemaître », Zadig, n°3, septembre 2019, p. 31.

[10] « Entretien avec Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018 », https://cotesdarmor.fr /nicolasmathieu

[11] Instagram, 18 novembre 2020.

[12] Pour plus de précisions sur le sujet, se reporter à l’excellent article d’Yves Pagès, « Une guerre dite pour l’autre dans Voyage au bout de la nuit de L.F. Céline et Le Sang noir de Louis Guilloux », in Le Mal Absolu, Actes du colloque Louis Guilloux et la guerre, sous la direction de Yannick Pelletier, Ville de Saint-Brieuc, 1994, p. 55-68.

[13] Jean Vioulac, Métaphysique de l’Anthropocène, Nihilisme et totalitarisme, Presses Universitaires de France, 2023, p. 83.

[14] Ibid. , p. 118.

[15] Pensée nihiliste dont Nietzsche a tracé les contours et qui coïncide, selon lui, avec l’annonce de la mort de Dieu, confirmant son diagnostic d’une décadence irréversible de l’Europe contemporaine (cf. Le Gai Savoir, § 343).

[16] Vincent de Gaulejac, La névrose de classe, trajectoire sociale et conflits d’identité, Payot et Rivages, coll. Petite Biblio Payot, n°1035, p. 13.

[17] Ibid.

[18] Louis Guilloux, Dossier confidentiel, Grasset (1930), coll. Les Cahiers Rouges, n°76, , 1987, p. 178.

[19] Id. , p. 179.

[20] Cité par Sylvie Golvet, Louis Guilloux, devenir romancier, PUR, 2010, p.45.

[21] Alain Rémond, Ma mère avait ce geste, Plon, 2021, p. 132-133.

[22] Louis Guilloux, La Maison du peuple (1927), Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 2004, p. 74.

[23] Christian Astolfi, De notre monde emporté, Le bruit du monde, 2022, p. 75-76.

[24] Id., p. 166.

[25] Louis Guilloux, Le Jeu de Patience, Gallimard, 1949, p. 442.

[26] Albert Camus, Le premier homme, Gallimard, 1994, coll. Folio, n°3320, p. 213.

[27] Guilloux avait fait paraître Labyrinthe en plusieurs livraisons dans la revue des Cahiers de la Table Ronde de novembre 1952 à janvier 1953, sans le faire paraître ensuite en volume. Il a fallu attendre la publication du roman dans la collection L’Imaginaire chez Gallimard en 1998.

[28] Dimitri Rouchon-Borie, Le Démon de la Colline aux Loups, Le Tripode, 2021, p. 16.

[29] Id ;, p 12-13.

[30] Id, p. 169-170.

[31] Louis Guilloux, Labyrinthe, Gallimard, 1998, p. 10-11.

[32] Id., p. 84.

[33] Dimitri Rouchon-Borie, Le Démon de la Colline aux Loups, Le Tripode, 2021, p. 141-142.

[34] Louis Guilloux, Labyrinthe, Gallimard, 1998, p. 125.

[35] Dimitri Rouchon-Borie, Le Démon de la Colline aux Loups, Le Tripode, 2021, p. 166.

[36] Dimitri Rouchon-Borie, Le Démon de la colline aux loups, Le Tripode, 2020, p. 100.

[37] Louis Guilloux, Op. cit., p. 15.

[38] Dimitri Rouchon-Borie, op. cit., p. ?.

[39] Louis Guilloux, op. cit., p. 140-141.