Louis Aragon et Louis Guilloux : une confrontation littéraire et politique
De grandes amitiés ont lié Louis Guilloux à certains écrivains reconnus de son temps, à commencer par André Malraux et Albert Camus. Louis Guilloux a également été en contact avec Louis Aragon à partir des années trente, – ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’ils fréquentaient les mêmes milieux littéraires et culturels parisiens – mais il serait inexact d’évoquer une « amitié » entre les deux hommes. Le terme de confrontation est plus adéquat puisque si des combats communs – la lutte antifasciste, la défense du Sang noir – vont les rapprocher, des dissensions sont apparues rapidement à partir de la parution de Retouches à mon « Retour de l’U.R.S.S. » d’André Gide en 1937. Le livre avait provoqué la colère d’Aragon en raison de sa dénonciation du régime soviétique et du stalinisme – Guilloux, ayant fait partie du voyage entrepris par André Gide, fut sommé par Aragon de prendre parti.
Cette confrontation permet de constater l’intrication profonde du politique et du littéraire, de comprendre que la raison du rejet d’Aragon par Guilloux – il y a une hostilité manifeste de la part de ce dernier – est due à la manière dont Aragon instrumentalise en permanence le discours littéraire. Si une telle attitude ne peut que déplaire à Guilloux, il partage pourtant avec Aragon cette intuition que, par-delà les proclamations théoriques, la pratique de la fiction combat la sclérose idéologique, ce que l’auteur du Paysan de Paris ne cesse de démontrer tout au long de son œuvre avec une virtuosité sans égale.
La relation compliquée et parfois tumultueuse d’Aragon et de Guilloux court de 1935 à 1954, avec de longues périodes où les deux écrivains ne se fréquentent pas.[1] Aussi intermittente soit-elle, cette relation puis cette confrontation éclairent les nombreux enjeux littéraires de cette époque, questionnant la notion d’engagement, la posture de l’intellectuel dans un contexte historique dramatique, les rapports de classe et, bien entendu, la relation des écrivains français de gauche au parti communiste – Aragon est devenu l’un de ses représentants officiels tandis que Guilloux est rangé communément parmi les compagnons de route.
Avant d’explorer les différents aspects de cette rencontre, il paraît essentiel de revenir sur l’enfance des deux écrivains afin de comprendre de quelle manière leur vision du réel s’est élaborée à partir de cette expérience initiale. Une expérience de l’enfance et un roman familial qui diffèrent totalement entre les deux écrivains et qui pourraient expliquer en partie les ambiguïtés inhérentes à cette relation.
Le roman familial
La naissance de Louis Aragon constitue déjà un mystère. Le roman familial est d’emblée placé sous le signe du mensonge. Louis est un enfant adultérin qui n’est reconnu ni par son père, ni par sa mère. Par la suite, on le fait passer pour le fils d’amis défunts, qui serait né à Madrid et qui aurait donc été adopté par la famille. Mais, parmi les siens, la version diffère, bien qu’elle soit aussi fausse, puisque sa grand-mère sera donnée pour sa mère, sa mère pour sa sœur. Dans ses entretiens avec Dominique Arban, Aragon a clairement résumé la situation : « J’étais un poids pour ma famille parce que je n’étais pas un enfant légal, et que même je n’étais pas supposé être l’enfant de la famille qui était la mienne, et où j’ai été élevé. Ma mère passait pour ma sœur… »[2]
Il ne fait aucun doute que la personnalité d’Aragon s’est construite à partir de ce mensonge initial, sur cette manière de truquer le réel, de réécrire l’histoire et de faire endosser un rôle différent à chaque membre de la famille. Le réel est donc pour le très jeune Aragon un jeu incessant de fictions, et bien qu’il connaisse la vérité sur sa situation familiale au moment de partir à la guerre, il a grandi au sein d’une famille où un interdit demeurait et sur lequel il ne fallait pas poser de questions.
Dans le cas d’Aragon, le drame de l’enfant naturel se métamorphose en secret inavouable. Dans La Défense de l’infini écrit entre 1923 et 1927 et publié après sa mort, Aragon est revenu, comme rarement il l’a fait par la suite, sur cette situation familiale incongrue et surtout invivable : « Ma mère n’est pas ce que j’ai connu de plus haïssable sur la terre. Encore que comme tout le monde, je l’aie plusieurs fois pensé. J’aurais pu vivre sans lui vouloir le moindre mal. Mais qui donc avait été imaginer un lien nécessaire entre nous ? On n’a pas idée de ça. Le malheur voulut qu’elle prît cette plaisanterie au sérieux. Un spectacle comique à la fois et tragique, que celui des parents au moment où ils se hâtent, profitant de l’ignorance et de la faiblesse de cet enfant qu’ils ont encore quelque mal à reconnaître comme une miette de leur pensée (…). C’est ainsi qu’on habitue un être à une pétition de principe, de laquelle il n’aura jamais notion, par quoi perpétuellement il fera passer sa pensée, c’est ainsi qu’on fabrique dans les maisons tranquilles les magots de l’idée de famille, dont le nombre est plus grand encore que celui des vérolés, de nos jours. / Il y a dans l’idée de famille un germe de la folie. »[3]
La lucidité d’Aragon ne fait pas de doute. La distorsion imposée à sa conscience d’enfant ouvre devant lui plusieurs chemins possibles : il peut être détruit à jamais par ce secret ou sombrer dans la névrose. L’écriture, à défaut d’être salvatrice, ouvre rapidement sur une autre voie : celle des possibilités multiples du récit qui permettent de conjurer cette expérience fondatrice et traumatisante de l’enfance. Dès lors et très logiquement, la bourgeoisie, dont il est un membre non reconnu, un membre officieux est l’objet d’une détestation profonde de sa part.
Ce n’est pas non plus par hasard qu’Aragon a rejoint successivement les rangs dadaïstes, surréalistes puis communistes. Ils ont en commun de condamner cette classe sociale dominante que la Révolution tant espérée se doit d’anéantir. Et Aragon, en intégrant le mouvement surréaliste puis plus tard en rejoignant le parti communiste, adhère à un groupe, découvre la possibilité de rallier une famille, d’en être un membre reconnu, quitte ensuite à connaître les déchirements inhérents aux familles : rupture, trahison ou reniement…
Avec Louis Guilloux, c’est évidemment une tout autre histoire. Il ne s’agit pas de revenir en détails sur son enfance que ses lecteurs connaissent parfaitement s’ils ont lu La maison du peuple, Le Pain des rêves ou L’herbe d’oubli. Mais Louis Guilloux a précisé que La Maison du peuple, son premier roman publié en 1927 constituait une « carte de visite », que ce récit en décrivant son enfance pauvre était une manière d’asseoir son identité auprès certes d’un lectorat populaire mais surtout et principalement auprès du public lettré et donc du public bourgeois. Il s’agit pour lui de se faire un nom dans le champ littéraire. Autant l’enfance d’Aragon est un étonnant tissu de récits mensongers, d’histoires fabriquées et donc (déjà !) de fictions, autant l’enfance de Guilloux obéit à un récit clair, d’une logique édifiante, avec l’évocation d’un père cordonnier, militant socialiste en butte aux nantis et aux bourgeois et d’une mère dévouée dont « l’amour religieux » qu’elle porte à ses enfants la sanctifie, comme c’est clairement montré dans Le Pain des Rêves.
Le père, lui, n’est pas sanctifié (Guilloux père n’appréciant guère la calotte) mais le grand-père du Pain des Rêves, évident substitut de la figure paternelle, est désigné à sa mort comme un vieux paria qui « croyait en Dieu car on ne vit pas comme il avait vécu sans croire en Dieu, sans que l’aide de Dieu le soutienne »[4] nous dit la mère du narrateur. En sacralisant la sphère familiale, en nous proposant la geste héroïque du père (celui qui combat les forces au pouvoir), Guilloux compense l’image dégradée du peuple dans la conscience collective (les bas-fonds évoqués dans La Maison du Peuple, la vermine, l’objet de scandale et de malpropreté, les hérétiques, les blasphémateurs décrits dans Le Pain des Rêves…) et sa représentation défavorable dans la littérature, du moins jusqu’aux années vingt, pour en donner un récit de l’intérieur, un récit fondateur. On l’aura compris, Guilloux a une dette à honorer vis-à-vis de son père mais aussi de sa mère. Son père a lu et apprécié La Maison du Peuple et c’est à partir des manuscrits de sa mère qu’il écrit Angelina. Guilloux n’est pas dans le rejet, dans le déni de sa classe sociale d’origine, il n’a pas développé de névrose de classe, mais l’exigence de loyauté aurait pu devenir une injonction paralysante à laquelle il a pu échapper en écrivant Le Sang noir mais aussi, dès la fin des années vingt, Dossier confidentiel ou Hyménée.
Littérature et idéologie
Aragon et Guilloux ont aussi en commun d’avoir pris part aux débats qui agitent la scène littéraire de l’entre-deux-guerres. Ils questionnent la notion de réalisme et s’interrogent sur la représentation littéraire du peuple. Bien qu’ils appartiennent au même camp politique, ils sont loin de partager une conception identique de l’esthétique littéraire. Autant Guilloux possède une légitimité en tant qu’écrivain issu du peuple racontant la vie du peuple (et il tentera d’ailleurs d’échapper à cette image réductrice), autant Aragon ne cesse de donner des gages et de surenchérir dans le nouveau credo imposé par les autorités communistes : le réalisme socialiste.
Arrêtons-nous tout d’abord sur Guilloux : contrairement à Aragon, Guilloux n’est pas l’homme des mouvements et des écoles. Il a su développer des réseaux d’amitié et de relations au sein du monde littéraire parisien mais il n’est en aucun cas soucieux de rejoindre des mouvements artistiques structurés ou des partis politiques. Nous l’avons dit, la parution de La Maison du Peuple en 1927 le situe très clairement dans la veine des auteurs d’origine populaire. Quand, au cours des années 1928 et 1929, Léon Lemonnier et André Thérive tentent de fonder une école populiste, ils pensent évidemment à lui. Dans son Manifeste du roman populiste publié en 1929, Lemonnier préconise un roman populiste, dont La Maison du Peuple serait une parfaite illustration. D’emblée, le terme employé, les orientations théoriques déplaisent grandement à Guilloux. Car, c’est encore et toujours le regard de l’écrivain bourgeois sur les gens du peuple qui prévaut. Lemonnier le précise : il s’adresse d’abord aux lecteurs bourgeois : « Nous serions heureux d’être lus par [le peuple], mais nous ne l’espérons point. Il faudrait réformer ses goûts, refaire son éducation. »[5] Il n’est nul besoin d’épiloguer sur ce qu’a dû ressentir Guilloux en lisant des propos aussi condescendants.
En 1929, le premier prix populiste est décerné à Eugène Dabit pour Hôtel du Nord. Guilloux a bien fait comprendre qu’il ne ferait jamais partie de cette école. Il reçoit pourtant, sans enthousiasme, ce prix en 1942 pour Le Pain des rêves. Logiquement, Guilloux aurait dû être beaucoup plus tenté par le mouvement de littérature prolétarienne qui s’était formé autour d’Henry Poulaille afin de contester le populisme et sa vision bourgeoise du peuple et de défendre une littérature écrite par et pour le peuple. Guilloux participe même au lancement de la revue Nouvel âge en rédigeant deux articles. Mais il refuse de signer le manifeste de l’école prolétarienne. Poulaille consacre un chapitre à Guilloux dans son ouvrage Nouvel âge littéraire paru en 1930. Guilloux propose une lecture très critique de l’ouvrage dans un article publié dans la revue Europe : « Le fond du livre de Poulaille est précisément une invitation à nous enfermer dans nos classes. Et c’est une invitation que nous devons décliner si nous tenons à être ce que nous sommes, à faire ce que nous avons à faire. Souhaitons certes avec Poulaille la venue d’une littérature prolétarienne, c’est à dire d’une nouvelle expression de l’homme. Mais sachons rester libre. (…) Tout ce que je veux dire se résume d’un mot : on veut nous enfermer dans nos classes, on exige de nous que nous soyons fidèles. Je demande, au contraire, qu’on soit infidèle. Cette fidélité à nos classes qui est pour nous une tentation, est notre plus dangereux écueil. L’idée même d’une telle fidélité contredit à tout ce que nous sommes et voulons être. Il faut un certain courage pour y renoncer, et la hardiesse de se choisir. Car pour nous, être fidèle, c’est là précisément trahir. »[6]
Pour Aragon, de tels propos sont impensables parce que son itinéraire d’écrivain diffère totalement de celui de Guilloux. Aragon a adhéré au parti communiste en 1927 en compagnie notamment de Breton et d’Eluard. Ces jeunes dandys parisiens qui ont fondé le mouvement surréaliste trois ans plus tôt, sont adeptes des provocations en tout genre et se proposent de sonder l’inconscient par de nouveaux moyens d’investigation. Ils refusent en outre ouvertement de travailler. Une telle attitude est suspecte aux yeux des communistes français qui ne tardent pas à les considérer comme des parasites et des résidus de la bourgeoisie. Aragon n’aura de cesse de lutter contre cette mauvaise réputation initiale et de prouver sa bonne foi aux instances dirigeantes, au point d’apparaître d’une mauvaise foi totale aux yeux de ses anciens amis surréalistes, notamment quand il s’adonne à des proclamations doctrinaires et, parfois, à de la littérature de propagande. En 1964, Aragon a reconnu ses erreurs d’alors en évoquant un conte intitulé La Sainte Russie paru dans L’Humanité :
« Ce conte atteste une volonté de grossièreté assez primitive, à laquelle, en ce temps de passage, je ne me croyais astreint pour servir ; et qui correspondait sans doute à cette époque où je n’étais en fait passé que d’une secte à une autre – qu’on me le pardonne – et de l’avant-garde littéraire à l’utopie sociale. »[7]
Il existe alors pour Aragon ce qu’il a appelé « le divorce de la pensée et de l’écriture. »[8] L’ancien surréaliste a dû batailler ferme et a enduré beaucoup d’épreuves et d’humiliations pour être accepté par le Parti communiste. C’est seulement en 1933 que le Parti lui accorde une marque de confiance en le nommant secrétaire de rédaction de la revue Commune. Auparavant, Louis Aragon s’est rendu, en compagnie de Georges Sadoul, au congrès des écrivains révolutionnaires qui avait lieu à Kharkov à l’automne 1930.
Aragon doit convaincre les autorités soviétiques du bien-fondé du projet surréaliste, en insistant sur le fait que ce mouvement artistique est d’abord et avant tout au service de la Révolution. On ne saura jamais réellement ce qu’il s’est passé lors de ce congrès mais ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’Aragon et Sadoul ont signé une lettre adressée à l’UIER (l’Union internationale des écrivains révolutionnaires) dans laquelle ils dénoncent les hérésies inhérentes au surréalisme, à savoir l’idéalisme, le freudisme, le trotskysme au grand dam de leurs amis restés à Paris…
Aragon doit faire ses preuves : la promotion d’un réalisme socialiste à la française est l’occasion pour lui de montrer son zèle doctrinal. Reprenant les grandes lignes de la théorie formulée par Jdanov, Aragon préconise un art au service de l’idéologie communiste, du peuple et du parti, avec pour horizon unique une vision historique qui proclame la victoire imminente du prolétariat. Il est difficile de croire qu’Aragon ait pu souscrire à un programme aussi édifiant. Il l’a pourtant ardemment défendu, mais les proclamations théoriques sont parfois très éloignées du résultat romanesque.
Le cycle romanesque « Le Monde réel » atteste d’une volonté apparente de correspondre aux règles du réalisme socialiste. Dès Les Cloches de Bâle paru en 1934, le thème politique s’impose avec l’évocation de la grève des taxis de 1911 et du congrès socialiste de Bâle en 1912 qui aboutit à la création d’un front commun. Mais le thème du fils naturel et adultérin traité dans le roman témoigne d’une réelle nécessité intérieure. Aragon reste Aragon en dépit d’une soumission affichée aux impératifs du réalisme socialiste dont il continue pourtant de transgresser les interdits, en l’occurrence celui d’une approche mimétique du réel. Or Aragon a conscience que le réel en soi n’existe pas, qu’il ne prend corps que grâce au travail des mots. Écrire c’est inventer, ce n’est pas reproduire platement le réel. En 1965, dans une préface aux Cloches de Bâle, Aragon est revenu plus de trente après sur la mission esthétique du roman à laquelle il ne semble plus désormais assigner de fonction militante : « L’extraordinaire du roman, c’est que, pour comprendre le réel objectif, il invente d’inventer. Ce qui est menti dans le roman libère l’écrivain, lui permet de montrer le réel dans sa nudité. Ce qui est menti dans le roman est l’ombre sans quoi vous ne verriez pas la lumière. On ne se passera jamais du roman pour cette raison que la vérité fera toujours peur. Le roman, c’est la clé des chambres interdites de notre maison. Les prophètes qui annoncent un monde sans romans pour demain ou après-demain imaginent-t-ils ce que cela serait un monde sans roman ? Je les en défie bien… ».[9]
Aragon n’aura cessé de revenir sur les ruses de l’écriture, sur ce mentir-vrai qui est à l’origine du genre romanesque. Aragon et Guilloux, en dépit de toutes leurs différences, qui sont fort nombreuses, ont ceci en commun d’avoir utilisé les ruses de la fiction pour échapper aux injonctions morales des discours théoriques : Aragon obéissant aux canons du réalisme socialiste, Guilloux assurant sa mission d’écrivain du peuple. L’un et l’autre vont plomber les intentions didactiques et briser les ressorts idéologiques : Aragon, en continuant d’alimenter clandestinement la machine romanesque avec le récit familial dans Les Cloches de Bâle ou le roman d’amour dans Aurélien ; Guilloux, grâce au Sang noir, en insufflant dans le roman réaliste hérité du siècle précédent une puissance critique, métaphysique qui ouvre sur la modernité littéraire du XXe siècle.
Des combats communs
On peut donc attester avec certitude que les deux écrivains se sont rencontrés en 1935. Tout d’abord, lors du congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui est parfois désigné comme le congrès des écrivains antifascistes et qui s’est tenu au palais de la Mutualité à Paris du 21 au 25 juin 1935. L’idée est bien sûr que les écrivains progressistes du monde entier présentent un front uni contre le fascisme qui menace l’Europe entière. Aragon s’est beaucoup impliqué au sein de la revue Commune (dont le premier numéro est paru à l’automne 1933), de l’AEAR[10] et bien sûr du parti. Ce congrès représente pour Aragon une possibilité d’aplanir les nombreux différends et le biographe d’Aragon, Pierre Daix a précisé qu’Aragon était convaincu jusque dans les années soixante que « ce congrès avait bien marqué le ralliement général (et libre) des écrivains au régime soviétique. »[11] Ce qui est faux bien entendu : l’exemple de Mandelstam, qui avait subi une arrestation préventive, suffit à le prouver.
Le congrès a marqué les esprits avec la présence de 230 délégués, venus de 38 pays devant un public de près de 2500 personnes. Des orateurs prestigieux se succèdent : Brecht, Malraux, Gide, etc. Guilloux a dû remplacer à la dernière minute Louis Martin-Chauffier au poste de secrétaire. Il est tentant de se demander ce que Guilloux a pensé de l’intervention d’Aragon qui fait un éloge du réalisme socialiste, censé défendre les intérêts du prolétariat : « Nous autres, les alliés du prolétariat révolutionnaire, (…) nous attendons tout de la dénonciation de la réalité. Nous n’avons rien à cacher, et c’est pourquoi nous accueillons comme une parole joyeuse le mot d’ordre de la littérature soviétique, le réalisme socialiste. (…) Le prolétariat au pouvoir n’a rien à cacher, il est riche de toute la vérité humaine. Il n’a pas besoin de mensonge, il peut considérer la réalité… »[12]
Rappelons que cet enthousiasme est contemporain du déclenchement de la terreur en URSS en 1934. Mais Aragon n’en a que faire : le régime soviétique lui prouve qu’on peut transformer le monde et que ses romans écrits dans cette perspective participent à cette transformation. Guilloux, de son côté, apprend de Boris Pasternak la situation terrible et littéralement invivable des écrivains soviétiques sous le joug stalinien.
Et c’est donc Le Sang noir qui permet de réunir de nouveau les deux écrivains puisqu’Aragon fait paraitre dans le n°27 de la revue Commune daté de novembre 1935, un article consacré au roman de Louis Guilloux qui est l’un des événements de cette rentrée littéraire. « Louis Guilloux, créateur d’un nouveau Don Quichotte », tel est le titre de cet article étonnant puisqu’il propose une lecture très fine du roman avant de terminer par une interprétation idéologique qui a dû agacer Guilloux quand on connait sa volonté de demeurer indépendant des mots d’ordre politiques. Aragon commence son article par une évocation de l’intrigue, du décor, du contexte historique. Puis il en vient à cette remarque : « … Dans ce monde où rien n’est étrange parce que tout l’est atrocement, où le quotidien devient le bizarre, précisément par l’absurdité du coutumier, le mensonge ne fait pas sans grincer des fantoches avec les hommes. » Aragon insiste sur la dimension décalée du roman, toujours à la limite de l’onirique et du fantastique, mais il abandonne aussitôt cet aspect pour louer l’impression de réalité rendue par Guilloux, avec un « immense talent d’atmosphère » « qui ne ressemble pas à Flaubert, mais dont je ne trouve guère les précédents que dans Bouvard et Pécuchet et dans Madame Bovary. »
En écrivant cet article dans Commune, Aragon est forcément amené à évoquer les thèses du réalisme socialiste. Aragon a aimé le roman, il évoque « la nécessité organique » d’une telle œuvre pour son auteur, il a bien saisi, lui le romancier, l’auteur du Paysan de Paris et de La défense de l’infini, ce que ce roman traduit de l’expérience de la réalité. Guilloux obéit-il pour autant aux canons du réalisme socialiste ? Il va de soi que la réponse est négative et que le romancier Aragon est gêné aux entournures quand il doit redevenir le Aragon théoricien. Il a alors une idée de génie : « Cripure est un Don Quichotte, le Don Quichotte de la faillite de la bourgeoisie. » Formule brillante qui permet de ramener le roman dans le giron révolutionnaire, Aragon précisant que Guilloux y a toute sa place :
« J’affirme que Cripure est nécessaire à la pleine compréhension de l’homme de ce temps-ci comme Don Quichotte à celui de jadis. J’affirme que Cripure est une arme pour l’homme de demain contre l’homme d’hier. Le Sang noir n’est pas l’expression directe du combat où pourtant Louis Guilloux a sa place marquée, mais il a joué cette partie imprévisible de l’œuvre d’art dans la transformation des hommes, qui suppose le bouleversement de l’économie, la lutte des classes dont ici on n’entrevoit que les grandes ombres sur les murs d’une petite ville, mais qui n’est pas nécessairement la transcription directe de ce bouleversement, de cette lutte. Je dis, et je répète, que Cripure est le Don Quichotte d’aujourd’hui. »
L’image est très séduisante et elle permet à Aragon de marquer les esprits. Il a bien précisé que le roman n’est pas la transcription directe de la lutte des classes et du bouleversement révolutionnaire. Il y participe grâce à ce nouveau Don Quichotte, Cripure associant lui aussi ce mélange de grotesque et de tragique, qu’Aragon élève à la hauteur d’un mythe littéraire. À l’instar de Don Quichotte, Cripure s’affronte à la réalité de son temps et perd ce combat voué d’avance à l’échec.[13]
L’image a peut-être plu à Guilloux qui a lu Cervantès et qui, très tôt, s’est intéressé à cette figure littéraire légendaire. Dès 1927, Louis Guilloux publie dans Europe un article sur un ouvrage de Pierre et Eugène Martel, La rencontre de Cervantes et du Quichotte, paru aux éditions Grasset. Il souligne notamment cette citation des deux auteurs qui anticipe étonnamment les propos d’Aragon sur Cripure : « En Quichotte vous avez le chevalier du désespoir… La tristesse de Cervantes est un monde nouveau, elle embrasse la cruelle nécessité de vivre et d’être ce qu’on est. »[14]
Dans la continuité de son article, Louis Aragon prend part bien sûr à la soirée du 12 décembre 1935 : « Défense du roman français. Ce que signifie Le Sang noir » qui a lieu à la Salle Poissonnière. La réunion est organisée peu de temps après la remise du prix Goncourt. Guilloux ne l’a pas obtenu. Cet échec fait grand bruit d’autant que le roman faisait partie des favoris. Un écho du journal d’extrême-droite Je suis partout daté du 7 décembre 1935 évoque les trois candidats en lice pour le prix, Joseph Peyré, Maxence Van der Meersch et Guilloux : « Pendant les deniers jours, l’étoile de M. Louis Guilloux parut pâlir un peu : sa situation très « à gauche » lui portait tort. M. Aragon faisait campagne pour lui ; cet appui devait lui être fatal. » Et Léon Daudet de voter pour Sang et Lumière de Joseph Peyré, Daudet qui est, rappelons-le, l’une des plumes les plus prestigieuses de L’Action française. C’est d’ailleurs dans ce même journal qu’est parue la critique très négative du Sang noir par Robert Brasillach, le 12 décembre 1935, confirmant, si besoin était, que Guilloux appartient à l’autre camp, celui de cette gauche dont Aragon est déjà considéré comme l’un des chefs de file. Guilloux n’a en tout cas jamais fait part de ces tractations et ne semble pas en avoir voulu à Aragon.
Guilloux a conservé dans ses archives personnelles le tract qui annonçait la soirée du 12 décembre 1935. On note les absences d’Eugène Dabit et surtout d’André Gide dans les noms choisis pour l’impression, la part belle étant logiquement donnée aux écrivains membres du Parti, à l’origine du projet de la Maison de la Culture.
La presse s’est fait alors l’écho de cette soirée dédiée à la cause du Sang noir comme en témoigne ce bref article de l’Humanité du 15 décembre 1935: « La salle Poissonnière était trop petite pour contenir la foule qui se pressait à cette importante réunion où, sous la présidence d’André Gide, siégeaient Jean Guéhenno, André Chamson, André Malraux, Jean Cassou, Aragon, Eugène Dabit, Édouard Dujardin, Léopold Chauveau, Pierre Paraf, Simone Téry, le poète soviétique Bezemiensky et Louis Guilloux, auteur du « Sang noir », auquel ce soir-là un hommage public était rendu par quelques-uns des meilleurs écrivains de notre temps. / Après un important discours d’Aragon sur l’évolution du roman français du XVIIIe siècle à nos jours, une lecture de passages du « Sang noir », par Guilloux lui-même, puis avec une verve fantastique, par André Gide, Jean Cassou, André Malraux et Jean Guéhenno, vinrent dire leur opinion tant par rapport au roman en général que par rapport au « Sang noir ». Louis Guilloux, enfin, prononça une belle allocution […]. »
L’article publié dans L’Humanité et titré « Notre optimisme »[15] contient en partie ce que Guilloux a dit lors de son allocution : « La guerre, la révolution sont devenus notre destin. Nous n’y échapperons pas, pas plus que nous songerions à échapper à la pesanteur ». Guilloux reprend l’expression de Lénine à propos des capitalistes : ils sont « embrouillés » : « Quand j’écrivais Le Sang Noir et qu’à mon tour je nourrissais mon obsession comme je le pouvais, je ne voyais autour de moi que des hommes embrouillés et désorientés. (…) Tout était faussé, contradictoire et, pour commencer, ils étaient contradictoires avec eux-mêmes. Ils n’étaient plus d’accord avec les valeurs qui avaient fait leur civilisation. » Guilloux écrit dans L’Humanité, il écrit donc que c’est le prolétariat qui est seul capable, par la Révolution, de sauver le monde. Cela ressemble à s’y méprendre à du Aragon !
De toutes les rencontres entre Aragon et Guilloux, il ne reste, à notre connaissance, qu’un seul témoignage photographique qui montre Aragon lisant son texte debout à la Maison de la Culture lors de cette soirée du 12 décembre 1935. Il est en compagnie de Guilloux et de Gide qui sont assis à ses côtés.[16]
Les raisons d’une rupture
L’entente qui semblait prévaloir jusqu’ici entre les deux écrivains connait un accroc majeur avec la publication de Retouches à mon « Retour de l’U.R.S.S. » publié en 1937 et qui faisait suite à Retour de l’U.R.S.S. publié en 1936. Dans ce second ouvrage, Gide accentue sa critique du régime soviétique et souligne le culte de la personnalité à l’œuvre avec Staline, ce qui provoque évidemment la colère d’Aragon. Guilloux a fait partie du voyage en U.R.S.S. qui a eu lieu en juin et juillet 1936, en compagnie de Jacques Schiffrin, Jef Last et Eugène Dabit. Guilloux, rentré plus tôt en France le 23 juillet en compagnie de Schiffrin, apprend la mort de Dabit par un coup de téléphone de Gide le 21 août. Dabit atteint de la scarlatine est mort seul à Sébastopol. Il avait poursuivi le voyage malgré son découragement en découvrant la réalité du monde soviétique.
Guilloux s’est peu livré sur ce voyage. S’il n’a pas apprécié l’attitude de Gide profitant des honneurs qui lui étaient faits, il supporte encore moins l’injonction d’Aragon, qui lui demande d’écrire contre Gide. Un passage des Carnets relate leur rencontre lors d’une soirée chez Sylvia Beach en janvier 1937 :
« – Vous devriez… / C’est Aragon qui poursuit. Je devrais ? Écrire quelque chose en réponse au livre de Gide. N’ai-je pas été un compagnon de voyage ? Je dois avoir des choses à dire ? Ce livre de Gide va avoir de telles conséquences ! / Je réponds à Aragon que j’étais en U.R.S.S., l’invité de Gide, non celui du gouvernement ou des écrivains. C’est sur les instances de Gide que Dabit, Schiffrin et moi avons été conviés à venir en U.R.S.S. Il y aurait, dis-je, quelque chose d’odieux… / Aragon : « Il n’y a pas lieu de se montrer reconnaissant envers un homme qui, de son côté, a fait preuve d’une telle ingratitude envers l’U.R.S.S. » (…) / Aragon ne se laisse pas convaincre. C’est contre Gide que je devrais écrire pour combattre son influence. (…) Il me lit de nombreux passages du livre [de Gide]. Je lui répète que je n’écrirai rien. » [17]
Les scrupules de Guilloux paraissent presque ténus au regard des affirmations tranchantes d’Aragon. Guilloux ne manque pas de relever qu’Aragon défendait hier André Gide et qu’il n’hésite pas aujourd’hui à le considérer comme un ennemi déclaré. Dans un passage inédit des Carnets, il décrit un Aragon fatigué et indigné, qui lui confie également son inquiétude à propos d’Elsa Triolet hospitalisée pour une péritonite et Guilloux de noter avec une pointe d’ironie : « Soudain, une parole humaine. »[18]
En janvier 1937, Aragon confie la page littéraire du journal Ce Soir à Guilloux[19]. C’est l’occasion pour lui de voir plus fréquemment Aragon. Il rapporte ainsi une scène étonnante dans un passage demeuré inédit. Aragon lui demande en effet la traduction du mot gifle en allemand :
« C’est après l’événement, une fois descendu l’escalier, qu’on se dit : mais j’aurais dû comprendre, je ne suis qu’un imbécile, la chose m’a été annoncé clairement. J’étais un jour au marbre de Ce Soir, en l’an 1937, à l’imprimerie de l’Auto, dans le faubourg Montmartre, et très occupé à la relecture de quelque papier sans doute d’une capitale importance, quand Aragon survint en coup de vent, et me posa à brûle-pourpoint cette question : Comment dit-on gifle, en allemand ? Je ne cacherai pas que je fus très fier de pouvoir lui répondre aussitôt : Ohrfeige. Je ne sais pas bien l’allemand, il s’en faut, mais je savais ce mot-là. Aragon tourna immédiatement les talons et s’en fut, ravi d’avoir son renseignement – et je me remis à ma tâche – on peut bien dire tâche – Petit incident de la dernière banalité, mais dont j’eus lieu de me souvenir quelque temps plus tard. »[20]
Un tel incident ne manque pas de piquant, quand on songe à la « gifle globale » que Cripure assène à Nabucet dans Le Sang noir. Le rapport fascination/répulsion qui lie les deux professeurs rappelle d’ailleurs, par bien des aspects, la relation amour/haine de Guilloux et d’Aragon. Ce que confirme peu de temps après, fin août 1937, le renvoi de Guilloux de Ce Soir. Aragon n’assiste pas à l’entretien. C’est Jean-Richard Bloch qui se charge de l’avertir avec, précise Guilloux, « beaucoup de fausse gentillesse »[21], prétextant une compression de personnel, mais personne n’est dupe : le refus de Guilloux d’écrire contre Gide l’a condamné aux yeux d’Aragon.
La confrontation n’est pourtant pas terminée. Les noms d’Aragon et de Guilloux sont de nouveau réunis, cette fois-ci dans Les Lettres françaises dirigées par Claude Morgan, qui publient en avril 1946 la nouvelle de Louis Guilloux intitulée « Vingt billets ». Fin juin 1946, Aragon revient de nouveau vers Guilloux en l’invitant à participer au congrès organisé par l’union nationale des intellectuels. Cette manifestation intitulée « la pensée française au service de la paix » doit se dérouler du 27 au 30 juin à la salle Pleyel. La démarche d’Aragon peut sembler étonnante après les démêlés liés à l’affaire Gide. C’est pourtant un Aragon amical, entreprenant qui se rappelle au bon souvenir de Guilloux dans deux lettres demeurées également inédites :
« Cher Louis Guilloux
Bien que vous n’ayez jamais répondu à mes lettres (erreur d’adresse ou bien vous n’en avez pas l’envie), je ne me décourage pas. Le prétexte cette fois est ce congrès. le 29 y formera un congrès des écrivains[22] (C.N.E., Pen Club, Écrivains de Province, Écrivains Combattants). Pourquoi n’y viendrez-vous pas ? Considérez ceci comme une invitation. Certaines « facilités » (billet, logement) sont faites aux invités. Écrivez si ça vous botte, vous aurez les détails. Le mieux serait d’arriver un peu à l’avance : le 26, vente de livres du CNE (vous seriez fort aimable d’y prendre part), le 27 congrès des sciences et le 28 des arts, avec des soirées qui ne seront pas désagréables.
J’attends un mot de vous, (…) car je ne sais si vous savez que je suis éditeur, et même candidat à vous éditer : aussi bien qu’un autre éditeur, et peut-être dans de meilleures conditions.
Ceci dit, je serais diablement heureux de vous revoir. Si ça vous chante…
Amicalement
Aragon
Cher Louis Guilloux,
J’aurais voulu vous écrire plus tôt. Je suis accablé de travail, de corvées. Ce congrès n’arrange rien. Vous aurez reçu séparément un permis à 40 % que la SNCF nous alloue généreusement… Mais si vous avez besoin d’autre chose, nous arrangerons ça avec le CNE.
Les interventions sont de dix minutes, cinq pages dactylographiées. Bien sûr, comme nous n’avons pas pu nous concerter, vous parlerez de ce que vous voudrez. Mais il me semble que la paix elle-même, mise au fronton de ce congrès, pourrait être le centre de vos préoccupations. Cela vous ressemblerait. (…)
Pardon de la sécheresse. Ce n’est pas celle du cœur.
Bien amicalement
Aragon »
Guilloux est très mal reçu au congrès, en dépit des promesses d’Aragon. Le climat délétère dans les lettres françaises à l’heure de l’épuration n’a pas dû beaucoup lui plaire. Quant à Aragon, il doit lutter pour asseoir son influence au sein du parti communiste, en participant notamment à la direction du Comité national des écrivains (CNE). Ses ennemis l’ont accusé d’avoir participé à l’instauration d’une liste noire qui visait les écrivains suspectés de collaboration. Pierre Juquin a précisé, dans la biographie qu’il a consacrée à l’écrivain, qu’Aragon était en fait « pour peu de choses dans l’épuration des écrivains [et que] son souci primordial était l’union. »[23], qu’il est au contraire intervenu « pour sauver la mise à Colette, à Jean Cocteau (…), au romancier Pierre Benoît »[24].
Aragon finit par diriger Les Lettres françaises, la prestigieuse revue littéraire communiste, en 1953, mais auparavant son directeur Claude Morgan a pu assurer Guilloux de toute sa sympathie : « Je sais que vous avez eu un incident avec Aragon et le CNE […] Vous savez que les Lettres françaises sont une maison amie ».
C’est quelques années plus tard que Louis Guilloux revient en détails, dans un passage inédit des Carnets daté du 2 septembre 1954, sur les raisons de cet incident. Il décrit pourtant un Aragon avenant qui s’avance vers lui, prêt à lui serrer la main :
« Et, maintenant, que je vous parle un peu d’Aragon. Il y a quelques jours, sur le bas de l’après-midi, il pouvait être cinq heures, je me trouvais dans le salon d’attente de la N.R.F. en train de bavarder avec René Berthelet. La porte s’ouvre, Aragon survient, s’approche de nous à grandes enjambées, tout souriant, et me tend une main, mais une main… Une de ses mains tendues dans le meilleur style politique, la main tendue elle-même, j’allais dire en personne. Or, je ne m’attendais pas à le voir, et je ne l’avais même pas aperçu depuis plusieurs années, il n’occupe guère mes pensées, du reste. Mais devant cette main tendue, je lui ai répondu : Non, et avec une violence donc j’ai été moi-même très surpris. Violence n’est pas le mot, du reste : découverte irait mieux. Découverte de ce que je savais depuis longtemps, mais enfin… Je n’ai jamais aimé Aragon et, même, je n’ai jamais pu le souffrir. Mes rapports avec lui, du temps du Congrès des Écrivains, et plus tard, à Ce Soir, ont toujours été très mauvais, et les derniers rapports que j’avais eus, à propos d’une vente de livres au C.N.P où il m’avait fait venir (et même de Bretagne) et où pas la moindre place ne m’était réservée, où il n’y avait pas un seul de mes livres, s’étaient terminés par une engueulade très vive, d’où j’étais parti définitivement brouillé avec le sire. Et voilà qu’il arrive avec cette large main qui n’en finissait plus de se tendre, une main comme une enseigne, et ce sourire de poisson qu’il sait avoir dans sa jolie gueule d’aristocrate. Alors, je dis : Non. Et lui, que fait-il ? Il me répond : « Comme vous voudrez, mon vieux ! » Mais… Mais les hommes sont les hommes, et cette histoire de main tendue et refusée contient encore bien des choses. Premièrement j’étais sûr de ne pouvoir faire autrement que je ne faisais. J’avais parfaitement conscience de la gravité qu’il y a à refuser la main à quelqu’un. Ce n’est pas là une chose que l’on fait à la légère et je ne la faisais pas à la légère. En même temps que je disais non, je découvrais tout cela, et ça n’était pas si facile. Mais lui, que fit il ? Comme je lui refusai la main, il posa la sienne sur ma poitrine, tant il est difficile d’accepter d’un homme qu’il vous refuse le contact. J’ai beaucoup pensé à cela depuis. Je ne regrette pas ce que j’ai fait, Parce que je n’aime pas Aragon, et que, accepter cette main eut été, de ma part, une très grande hypocrisie. Mais j’aurais préféré ne pas me trouver dans le cas. J’ajouterai, avant d’en finir avec cet incident, que probablement il aura pensé que je lui refusais la main pour des raisons partisanes, ce qui n’est pas du tout le cas. J’ai fait ce que j’ai fait tout simplement parce que je ne l’aime pas et qu’il ne m’a jamais donné, loin de là, des raisons de l’aimer. »
Dans cette relation inédite (non retenue pour le second volume des Carnets), Guilloux exprime clairement sa détestation d’Aragon. Refusant d’invoquer des raisons idéologiques, il insiste sur le fait qu’il ne l’aime pas et qu’Aragon cherche un contact en posant sa main sur sa poitrine. C’est donc bien une confrontation qui a lieu entre les deux hommes, une confrontation due à des motifs autant politiques que littéraires mais que Guilloux rend très vivante en la relatant d’abord et avant tout comme une confrontation physique, à l’image de ce duel qui n’a jamais cessé entre les deux écrivains et qu’une main refusée vient clore sans avoir rien résolu entre les deux hommes.
Olivier Macaux
(Article paru dans Confrontations, bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux, n° 35, décembre 2022.)
[1] Nous en profitons pour remercier le fonds d’archives littéraires Louis Guilloux de la bibliothèque municipale de Saint-Brieuc et, plus particulièrement, son responsable, Arnaud Flici, qui nous a guidés avec beaucoup de précision dans la recherche des documents relatifs aux deux écrivains.
[2] Aragon parle avec Dominique Arban, Seghers, 1968, p. 9.
[3] Louis Guilloux, La Défense de l’infini, Œuvres romanesques complètes, t. I, La Pléiade, p. 577.
[4] Louis Guilloux, Le Pain des rêves, Gallimard, 1942, coll. Folio, p. 263.
[5] Léon Lemonnier, Manifeste du roman populiste, Éd. J. Bernard, La Centaine, 1929, p. 72.
[6] Louis Guilloux, « compte rendu du Nouvel âge littéraire d’Henry Poulaille », Europe, novembre 1930, p. 413.
[7] Cité par Pierre Daix, Aragon, Taillandier, 2004, p. 341.
[8] Ibid.
[9] Louis Aragon, Œuvres croisées, « c’est là que tout a commencé », préface de 1965 aux Cloches de Bâle, 7, p. 15.
[10] Association des écrivains et artistes révolutionnaires créée en 1932 et qui est la section française de l’UIER – union internationale des écrivains révolutionnaires – fondée en 1927 à Moscou.
[11] Pierre Daix, op. cit., p. 352.
[12] Cité par Pierre Daix, op.cit., p. 355.
[13] Il faut également noter que Jean Blanzat, dans le compte-rendu du roman donné à la revue Europe, reprend la comparaison d’Aragon et l’approfondit : « Cripure est la plus forte création de Guilloux. Aragon a dit de lui que c’était Don Quichotte. Comme Don Quichotte, en effet, M. Merlin, professeur de philosophie, surnommé Cripure par des potaches impitoyables est embarrassé d’un corps ridicule ; il y a dans sa vie une Dulcinée qui s’appelle Toinette ; il songe également à un grand œuvre ; à une « chrestomathie », qu’il remet toujours d’écrire. Seulement chez Cripure l’âme est moins noble. C’est un Don Quichotte qui s’est rangé et laisse au clou la lance à pourfendre. » (in Europe, n°156, 15 décembre 1935).
[14] Europe, n°57, 15 novembre 1927.
[15] Une partie de ces notes fut reprise peu après dans l’article « Notes sur le roman » publié dans Europe, 15 janvier 1936.
[16] Notons également que le 30 janvier 1936, à l’initiative d’Aragon et de Jean-Richard Bloch, une grande réunion a été organisée à la Mutualité sous la présidence d’André Gide pour fêter les 70 ans de Romain Rolland et que Louis Guilloux y a participé.
[17] Louis Guilloux, Carnets I, Gallimard, 1978, p. 140-142.
[18] LGO CI 08.02.10
[19] Louis Guilloux partageait la direction de ce quotidien communiste nouvellement créé avec Jean-Richard Bloch.
[20] LGO Abs 01.02.27
[21] Louis Guilloux, Carnets I, Gallimard, 1978, p. 153.
[22] Passage peu compréhensible en l’état. Aragon évoque probablement la date du 29 juin.
[23] Pierre Juquin, Aragon, Un destin français, II. L’Atlantide (1939-1982), Éd. de La Martinière, 2013, p. 294.
[24] Ibid.
