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	<title>Articles &amp; chroniques &#8211; Olivier Macaux</title>
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	<description>Conférences sur la littérature</description>
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	<title>Articles &amp; chroniques &#8211; Olivier Macaux</title>
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		<title>Louis Guilloux : résonances contemporaines</title>
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		<pubDate>Fri, 09 Oct 2026 14:39:09 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles & chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Louis Guilloux]]></category>
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					<description><![CDATA[<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org/louis-guilloux-resonances-contemporaines/">Louis Guilloux : résonances contemporaines</a></p>
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<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org">Olivier Macaux</a>.<br />
<a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org">Olivier Macaux - Conférences sur la littérature</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org/louis-guilloux-resonances-contemporaines/">Louis Guilloux : résonances contemporaines</a></p>

<p class="wp-block-paragraph">L’histoire littéraire a toujours eu tendance à méconnaitre l’œuvre de Louis Guilloux. Deux exemples relativement récents attestent cette négligence&nbsp;: en 2007, dans <em>La littérature française&nbsp;: dynamique et histoire</em>, Guilloux est enrôlé, une fois encore, sous la bannière du populisme, «&nbsp;un courant non négligeable des années 30&nbsp;»<a href="#_ftn1" id="_ftnref1">[1]</a> et l’écrivain est associé à Carco et Dabit&nbsp;; en 2011, dans <em>Le roman depuis la Révolution française</em>, le succès du <em>Sang noir</em> est placé en marge du populisme dans «&nbsp;la refondation d’une esthétique et d’une langue romanesque qui (…) sauraient représenter la condition des gens de peu&nbsp;».<a href="#_ftn2" id="_ftnref2">[2]</a> Dès ses débuts, Guilloux avait perçu les dangers d’une approche aussi réductrice et superficielle<a href="#_ftn3" id="_ftnref3">[3]</a> et il n’avait sans doute pas tort, puisque le malentendu semble persister. Pourtant, l’œuvre de Guilloux continue d’attirer maints lecteurs et, parmi eux, de nombreux écrivains qui n’hésitent pas à clamer leur enthousiasme pour l’auteur du <em>Sang noir</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il ne s’agit évidemment pas de proposer ici une analyse exhaustive de la réception contemporaine de Guilloux mais de citer certains écrivains qui ont exprimé leur admiration<a href="#_ftn4" id="_ftnref4">[4]</a>, à commencer par Sylvie Le Bihan qui convoque, dans son roman, <em>Les Sacrifiés</em> (Denoël, 2022), les destins tumultueux de plusieurs personnages dans l’Espagne de l’entre-deux-guerres, prête à sombrer dans l’abîme de la guerre civile et de la dictature. Avec beaucoup d’à-propos, elle place cette citation du <em>Sang noir</em> en épigraphe de son roman&nbsp;:&nbsp;«&nbsp;&#8211; Que penser d’une humanité entièrement occupée à se détruire&nbsp;? / &#8211; Il est probable qu’elle ne mérite pas mieux.&nbsp;» Extraite d’une conversation entre Cripure et le député Faurel, cette réflexion cinglante révèle le destin d’une civilisation gagnée par la folie suicidaire, dont Louis Guilloux n’a cessé d’explorer les soubresauts.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est également cette lucidité qu’Éric Vuillard met en exergue dans sa préface rigoureuse et subtile d’<em>Ok Joe&nbsp;!</em> réédité dans la collection Folio en 2022. Il souligne qu’«&nbsp;il y a dans ce livre de Guilloux une clarté qui n’est pas de la transparence, une clarté venue de l’écriture et qui lentement se propage, et n’atteint son plein effet qu’une fois le livre refermé.&nbsp;»<a href="#_ftn5" id="_ftnref5">[5]</a> Il insiste à raison sur les trente années qu’il a fallu à Guilloux pour parvenir à exprimer la réalité de la ségrégation au sein d’une armée américaine, perçue comme libératrice et néanmoins traversée par un racisme profondément enraciné dans les consciences. Vuillard admire la persévérance de Guilloux face à cette question lancinante&nbsp;: «&nbsp;<em>Mais pourquoi toujours des Noirs&nbsp;?</em>&nbsp;»<a href="#_ftn6" id="_ftnref6">[6]</a>. La réponse est sans appel&nbsp;pour l’écrivain engagé comme traducteur auprès des tribunaux militaires américains : au cours des enquêtes et des procès, il constate que les pendaisons des soldats noirs sont récurrentes et finissent par constituer «&nbsp;une sorte de lynchage légal&nbsp;»<a href="#_ftn7" id="_ftnref7">[7]</a>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Parmi les auteurs contemporains qui n’hésitent pas à célébrer le talent de Louis Guilloux, il faut mentionner Pierre Lemaître qui, à la fin de son roman <em>Au revoir là-haut</em> (2013), précise que le personnage de «&nbsp;Joseph Merlin, librement inspiré de Cripure&nbsp;» est «&nbsp;le signe de [son] affection et de [son] admiration pour Louis Guilloux&nbsp;»<a href="#_ftn8" id="_ftnref8">[8]</a> et dans un entretien donné à la revue <em>Zadig</em> en 2019, il revient sur <em>Compagnons</em>, ce récit pour lequel il éprouve une immense admiration : «&nbsp;C’est bref, mais si puissant émotionnellement que Camus mettait quiconque au défi de terminer ce récit sans avoir les larmes aux yeux. J’y retrouve à chaque lecture l’économie de moyens, la sobre efficacité, l’imparable justesse de l’un des écrivains les plus importants de son siècle.&nbsp;»<a href="#_ftn9" id="_ftnref9">[9]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>«&nbsp;Le chainon retrouvé entre Flaubert et Céline&nbsp;»</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’exemple de Pierre Lemaître, le romancier Nicolas Mathieu considère Louis Guilloux comme un écrivain majeur qu’il compare à Louis-Ferdinand Céline, affirmant qu’ils ont tous deux «&nbsp;le même regard à la fois cruel et empathique sur notre condition, le sens du grotesque presque flamand, le vitriol et la tendresse dans un même paragraphe&nbsp;»<a href="#_ftn10" id="_ftnref10">[10]</a>. Dans un message posté sur Instagram en 2020, Nicolas Mathieu fait part également du choc ressenti à la lecture du <em>Sang noir</em>&nbsp;: il y voit «&nbsp;le chaînon retrouvé entre Flaubert et Céline. C&rsquo;est cruel, bavard comme Dostoïevski, sans pitié pour nos croyances et les institutions, comique et poignant, et ça vous laisse dans l&rsquo;esprit une drôle d&rsquo;impression, comme si l&rsquo;on en savait un peu trop sur la vie désormais.&nbsp;»<a href="#_ftn11" id="_ftnref11">[11]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce rapprochement entre Céline et Guilloux est des plus judicieux, car c’est bien l’expérience de la Guerre qui les a fait naître à l’écriture<a href="#_ftn12" id="_ftnref12">[12]</a>. Céline en est revenu blessé, Guilloux a été réformé mais il a eu le temps d’observer les conséquences effroyables de cet embrasement à l’arrière. Ils offrent ainsi une vision sombre, déchirante et pourtant réaliste du conflit inaugural de notre modernité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans <em>Métaphysique de L’Anthropocène</em> (PUF, 2023), le philosophe Jean Vioulac s’interroge sur le nihilisme à l’œuvre dans la civilisation actuelle et démontre qu’un processus de dénaturation et d’annihilation toujours en cours est parvenu jusqu’à affecter l’écosystème terrestre. Il établit alors une généalogie du nihilisme dont la Première Guerre mondiale est, selon lui, l’un des symptômes majeurs, qu’il décrit comme le déchainement absolu de «&nbsp;la monstrueuse puissance du négatif&nbsp;»<a href="#_ftn13" id="_ftnref13">[13]</a>&nbsp;: «&nbsp;La Grande Guerre fut la Guerre absolue, elle a révélé l’Absolu comme annihilation&nbsp;: secret intime du nihilisme métaphysique dont Hegel a pensé la récapitulation terminale.&nbsp;»<a href="#_ftn14" id="_ftnref14">[14]</a> Jean Vioulac cite abondamment Céline qui lui paraît un des auteurs essentiels de cette période pour appréhender l’essence du nihilisme et de l’instinct de mort qui gouverne les masses. Il ne cite pas Guilloux, mais <em>Le Sang noir</em> s’inscrit pleinement dans cette perspective et apparaît comme une plongée en profondeur dans l’abîme du nihilisme qui a permis et justifié le massacre de toute une génération. Or, en affirmant que Guilloux est le chainon retrouvé entre Flaubert et Céline, Nicolas Mathieu le désigne parmi ces auteurs de la modernité qui ont dévoilé à leurs contemporains l’inanité profonde de la langue de la propagande, de l’idiome idéologique qui sévit en temps de guerre mais aussi en temps de paix. De Flaubert à Guilloux, la littérature oppose une langue singulière, une contestation puissante qui parvient à endiguer momentanément le cours du nihilisme dont Nietzsche avait prévu le déferlement sur la pensée européenne pendant près de deux siècles<a href="#_ftn15" id="_ftnref15">[15]</a>.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>L’écriture de la dette</strong><strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Outre Nicolas Mathieu, de nombreux auteurs ont salué l’écriture grinçante et dramatique de Louis Guilloux tandis que d’autres soulignent chez l’écrivain la concision, l’émotion tout en retenue et la sobriété de l’expression. Car il y a plusieurs possibilités de lecture de cette œuvre dense et variée. Les lecteurs de <em>La Maison du Peuple</em> sont-ils forcément les mêmes que ceux du <em>Sang noir</em>&nbsp;?</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’une certaine façon, Alain Rémond apporte une réponse dans <em>Ma mère avait ce geste</em> (Plon, 2021), un récit poignant qui témoigne de l’amour inconditionnel de l’auteur pour sa mère. Issu d’un milieu populaire breton, Alain Rémond, devenu journaliste à <em>Télérama</em> puis à <em>La Croix</em>, présente un parcours qui est celui d’un transfuge de classe, un concept que le sociologue Vincent de Gaulejac a longuement analysé dans son ouvrage de référence, <em>La névrose de classe</em>, où il s’interroge sur les conséquences de la promotion ou de la régression sociale. Un concept très médiatisé désormais, martelé par de nombreux témoignages à chaque rentrée littéraire. Au-delà de l’effet de mode, le transfuge de classe offre une expérience exemplaire puisqu’elle bouscule les codes d’appartenance à une classe sociale, ces appartenances qui sont «&nbsp;un déterminant puissant des conduites et des identités&nbsp;»<a href="#_ftn16" id="_ftnref16">[16]</a> et le sociologue de préciser à propos des transfuges qu’«&nbsp;il leur manque l’identité héritée qui fonde la véritable appartenance, comme pour l’aristocratie&nbsp;»<a href="#_ftn17" id="_ftnref17">[17]</a>. Cette lacune prétendue, «&nbsp;cette incorporation de la culture légitime&nbsp;» dont parlait Bourdieu et à laquelle est confronté l’individu issu des classes populaires quand il accède au monde de la bourgeoisie est une expérience vécue par Louis Guilloux et par Alain Rémond. Mais contrairement à Annie Ernaux qui analyse dans son œuvre la conflictualité sociale issue d’un tel changement de classe, Louis Guilloux n’explore pas précisément cet aspect. Ou de manière secondaire, quand par exemple, dans <em>Dossier Confidentiel</em>, le narrateur évoque un de ses collègues, Rancier, fils d’un artisan rural dont la famille «&nbsp;se saignait aux quatre membres pour le faire instruire&nbsp;»&nbsp;<a href="#_ftn18" id="_ftnref18">[18]</a> et qui ne cesse de travailler&nbsp;pour devenir professeur : «&nbsp;Je ne comprenais rien à ces efforts de pauvres qui veulent se hisser jusqu’à la petite bourgeoisie, comme si c’était un sort enviable. Celui-ci déjà méprisait son père.&nbsp;»<a href="#_ftn19" id="_ftnref19">[19]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;Guilloux a pu se définir dans une lettre à Jean Grenier comme un «&nbsp;éternel inclassé&nbsp;»<a href="#_ftn20" id="_ftnref20">[20]</a> mais son œuvre évoque rarement l’expérience du surclassement. Il décrit de manière plus traditionnel les rapports de domination propres à la lutte des classes, la plupart du temps en se référant à son père. Alain Rémond n’explore pas non plus ce paradigme politique mais, à l’image de Guilloux, il écrit pour honorer une dette, pour ne pas trahir. L’hommage au père, la dévotion à la mère les replongent dans une enfance heureuse, en dépit des difficultés matérielles ou de certaines privations. Alain Rémond explore cette intimité familiale et apprécie chez Guilloux comme chez Camus la fidélité au milieu d’origine&nbsp;: «&nbsp;Mais c’est au Guilloux fils de cordonnier, ami de Camus, fils d’une femme de ménage, que je pense. A leur attention, l’un et l’autre, pour les petites gens, les gens de peu, «&nbsp;les gens sans importance&nbsp;», comme disait Guilloux. (…) Les gens comme mes parents. C’est à eux que Louis Guilloux rend hommage dans ses deux premiers livres, pour lesquels j’ai une tendresse particulière, <em>La Maison du peuple</em> et <em>Compagnons</em>. Il y décrit sans pathos, sans effets de manche, avec une infinie pudeur, la vie des artisans, des ouvriers, trouvant les mots justes, à la bonne hauteur.&nbsp;»<a href="#_ftn21" id="_ftnref21">[21]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Sobriété, retenue, pudeur&nbsp;: autant de qualités nécessaires afin d’évoquer le milieu populaire dont ils sont issus, qu’Alain Rémond célèbre dans son récit dans la continuité revendiquée de Guilloux. Mais n’envisager l’œuvre de Guilloux que sous cette intention apologétique reviendrait à manquer sa part la plus subversive. Il n’est pas certain – c’est du moins notre hypothèse &#8211; qu’Alain Rémond ait réellement apprécié <em>Le Sang Noir</em>, ce roman sans retenue et sans pudeur où le pathos (le grotesque et le tragique inextricablement mêlés) surgit à chaque page.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Les derniers jours de la classe ouvrière</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;Christian Astolfi, auteur du très beau roman, <em>De notre monde emporté</em> (Le bruit du monde, 2022) est issu également d’un milieu populaire et relate l’expérience ouvrière, d’une manière qui s’apparente par endroits à la démarche de Guilloux. Contrairement à Alain Rémond, Astolfi ne cite pas Guilloux dans son roman, mais il tente, lui aussi, de restituer la « grandeur&nbsp;» et les valeurs de la classe ouvrière sans jamais perdre de vue que l&rsquo;issue du combat (la lutte des classes, le capital contre les travailleurs) lui est rarement, pour ne pas dire jamais, favorable. Évidemment, le contexte n&rsquo;est pas le même puisque plusieurs décennies séparent les deux écrivains&nbsp;: Guilloux relate la vie des ouvriers et des artisans bretons des années 1900 à 1920&nbsp;; Astolfi, quant à lui, décrit l&rsquo;univers des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer de 1970 à la fin des années 1980, la fermeture progressive et inexorable des chantiers précédant le scandale de l’amiante qui va emporter de nombreux ouvriers.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est tout d’abord la figure du père qui rapproche les deux écrivains. Ce père, militant communiste, travailleur consciencieux (l&rsquo;un sur le chantier naval, l&rsquo;autre dans son échoppe de cordonnier), espérant l&rsquo;avènement de la Révolution (mai 68 pour l&rsquo;un, Jaurès et l&rsquo;Internationale ouvrière pour l&rsquo;autre) mais dont les espoirs sont brisés (l&rsquo;un et l&rsquo;autre finissent par ne plus y croire). Les deux romans montrent, de manière exemplaire, la résistance du père à la pression sociale et économique ou, du moins, la tentative de le faire, en dépit des désillusions ou des échecs avérés. Il ne s’agit plus dès lors pour le fils d’affronter le père, garant de la domination bourgeoise, comme le montrait traditionnellement le roman réaliste. Au contraire, dans ces récits de la vie ouvrière, le père n’entre pas en conflit avec le fils, il transmet certaines valeurs (résistance, dignité) qui n’en constituent pas moins un lourd héritage pour ses descendants. L’écriture est certainement une manière de conjurer ce fort patrimoine symbolique, de répondre à cette injonction morale et c’est donc très logiquement que les fils décrivent le père en proie à la violence des rapports sociaux et qu’ils insistent sur sa capacité de résistance. Ainsi, dans <em>La Maison du peuple</em>, le fils-narrateur évoque les sentiments de révolte du père Quéré, dont les convictions politiques nuisent à sa réputation&nbsp;auprès des notables et des employeurs potentiels : «&nbsp;On lui avait laissé entendre qu’il avait «&nbsp;besoin de gagner sa vie&nbsp;» et qu’il devait se taire. Cela le mettait hors de lui. «&nbsp;Je ne suis l’esclave de personne.&nbsp;» (…) Ne valait-il pas mieux mourir de faim plutôt que d’aller trouver M. Guérin et lui dire&nbsp;: «&nbsp;Donnez-moi du travail, monsieur Guérin.&nbsp;»&nbsp;»<a href="#_ftn22" id="_ftnref22">[22]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans le roman d’Astolfi, les ouvriers luttent contre la fermeture progressive et inéluctable des chantiers. Le narrateur se souvient des mots de son père et d’un en particulier («&nbsp;dignité ») qui confère une valeur sacrée à son discours. C’est ce père que l’adolescent écoute et respecte au même titre que les auditeurs qui l’entourent&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Tout à coup, une phrase que mon père vient de prononcer me sort de ma rêverie. La dignité, c&rsquo;est la seule chose qu&rsquo;on ne doit jamais leur céder. J&rsquo;observe les visages de ses interlocuteurs. Il ressemble à ceux d&rsquo;élèves que leur maître fascine. Quelque chose vibre en moi qui a l&rsquo;accent de l&rsquo;admiration. Un peu plus tard, mon père salue ses camarades et nous reprenons notre marche. Me restent sa parole, le silence qui la grave.&nbsp;»<a href="#_ftn23" id="_ftnref23">[23]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour les deux écrivains, le père incarne la transmission de valeurs essentielles&nbsp;: <em>savoir-penser</em> le monde que l&rsquo;on affronte et <em>savoir-faire</em> que nécessite le travail de ses mains. Il y a donc pour Guilloux rupture de cette transmission en raison de sa main atrophiée qui lui interdit tout travail manuel et qui lui évite par ailleurs l&rsquo;enrôlement sous les drapeaux. Les conséquences sont différentes pour Astolfi&nbsp;: le fils prend en quelque sorte la relève du père, mais à la fin du roman, il en vient à s’interroger sur le rôle des ouvriers et se demande s’ils n&rsquo;ont pas été les instruments de leur propre asservissement dans «&nbsp;ce monde industriel auquel [ils avaient] servi de chair à canon&nbsp;»<a href="#_ftn24" id="_ftnref24">[24]</a>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour Guilloux, l&rsquo;utopie, perçue comme horizon d&rsquo;attente mais aussi de dépassement, vient du père&nbsp;: c&rsquo;est lui qui porte le projet de la maison du peuple. Le constat d Astolfi est sensiblement différent&nbsp;: l&rsquo;utopie échappe au père qui ne s&rsquo;est pas remis de l&rsquo;échec de mai 68 et se place désormais du côté de son camarade Cochise (qui prône l&rsquo;autogestion) et de sa compagne Louise (qui lui promet une autre vie, c&rsquo;est à dire la possibilité d&rsquo;un ailleurs).</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais cet horizon utopique s’inscrit dans une perspective historique que les deux romanciers parviennent à capter en évitant le chromo ou la reconstitution factice. De manière subtile et fluide, Astolfi jalonne l&rsquo;histoire des personnages des dates marquantes du dernier tiers du XX<sup>e</sup> siècle (mai 68, mai 1981, 1983 et le tournant de la rigueur, la victoire de la droite en 1986 et celle de Chirac en 1995), histoire politique qui éclaire l&rsquo;effondrement puis la quasi-disparition de la classe ouvrière et qui est l’occasion de montrer avec quelle violence implacable l&rsquo;histoire percute la chair des individus&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;Et puis il y avait cette période de 1981 à 1988 sur laquelle on ne cessait de se retourner avec les camarades. On était comme des enfants, sur leur oreiller, qui ne parviennent pas à trouver le sommeil. Ce temps qui aurait dû être commun, comme le programme qui l’annonçait, ce temps que l&rsquo;on croyait couleur d&rsquo;orange et qui vira au bleu lavasse. Ce temps où les Chantiers, et tant d&rsquo;autres forteresses industrielles, s&rsquo;écroulèrent comme châteaux de cartes. Ce temps-là nous restait en travers de la gorge.&nbsp;»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans le roman d’Astolfi, les personnages traversent la grande Histoire et sont confrontés à un deuil permanent&nbsp;: deuil des camarades tués par l’amiante, deuil du père mort après une vie de labeur, deuil d’un passé qui a pu connaître l’empreinte fugace du bonheur, mais aussi deuil des illusions et des croyances qui avaient légitimé les combats à venir. D’où cette mélancolie diffuse qui gagne tout le roman, cette tristesse devant un monde en voie de disparition et dont les survivants sont pareils à des spectres. Une semblable mélancolie est à l’œuvre chez Guilloux&nbsp;: c’est l’un des motifs centraux du <em>Jeu de Patience</em> qui se présente comme la chronique d’une ville de 1912 à 1947, chronique impossible, fragmentaire, voué à l’éparpillement de la mémoire, malgré les rappels des événements de l’Histoire majuscule, figée dans la mémoire collective.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le temps historique n&rsquo;apparaît pas tout de suite dans <em>La maison du peuple</em> mais à la fin du roman, l&rsquo;irruption de la guerre de 14 avec la mobilisation générale, le départ des hommes et l&rsquo;abandon de la construction de la maison du peuple témoignent d&rsquo;un bouleversement à grande échelle qui n&rsquo;épargne pas, bien au contraire, ses acteurs les plus obscurs. Malgré les écueils, l’espoir reste de mise. Les manipulations du docteur Rébal, accusant, via des affiches collées sur les murs, Marlier et d’autres camarades d’être des traitres vendus aux libéraux et ses conséquences dramatiques (les ouvriers désorganisés, la section socialiste anéantie, la bourse du travail déserte) n’altèrent pas la foi du père. Il faut se reporter au <em>Jeu de patience</em> pour comprendre ce qu’il est resté de ces espoirs en un monde meilleur. La guerre dure alors depuis six mois&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;Presque tous les autres étaient mobilisés et, un dimanche où Bahier, le comptable, se décida à aller faire un tour du côté de la Fontaine-aux-Moines, pour voir le terrain où devait s&rsquo;élever la Maison du Peuple, il rencontra là Guénic, le facteur. L&rsquo;endroit était devenu un terrain vague. L&rsquo;herbe couvrait tout. On y jetait des détritus, des ordures. Une brouette oubliée là achevait de pourrir. Personne n&rsquo;était venu la chercher. Bahier et Guénic échangèrent à peine quelques mots, ils avaient le cœur trop serré. Mais, dit Bahier, en quittant le facteur, il fallait espérer quand même. Il fallait toujours espérer. Il avait l&rsquo;air bien triste, en disant cela. Guénic ne lui avait rien répondu.&nbsp;»<a href="#_ftn25" id="_ftnref25">[25]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Malgré l’usure progressive des illusions, les deux écrivains ne renoncent pas à évoquer la solidarité des travailleurs. Ils emploient ainsi le terme «&nbsp;compagnons&nbsp;» qui met en évidence une communauté de destin. Astolfi décrit le compagnon comme celui que l&rsquo;on côtoie quotidiennement et dont on partage la condition mais qui peut également se révéler un mentor (l&rsquo;horloger qui initie le narrateur au monde de la machine) ou un passeur (Alex qui tient la phonothèque et qui le guide dans le monde de la musique). Les compagnons de travail se retrouvent après la liquidation des chantiers navals et la révélation du scandale de l&rsquo;amiante, ils se serrent les coudes dans l&rsquo;épreuve de la maladie, prennent soin les uns des autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C&rsquo;est à rapprocher bien sûr de <em>Compagnons</em> de Guilloux qui relate l&rsquo;aide apportée par les artisans-plâtriers Dagorne et Le Brix, à leurs compagnons de travail mourant, Jean Kernevel. Ils l’accompagnent dans la mort, comme preuve ultime d’une solidarité entre des êtres liés par une même existence et de mêmes combats. Dans le récit d’Astolfi, la mort de Cochise et son enterrement sont l’occasion de réunir les camarades de chantier et d’accentuer la prise de conscience d’une fin inéluctable. Dans <em>Compagnons</em>, Louis Guilloux procède également avec beaucoup de retenue pour dire les derniers moments de Kernevel, quand l’artisan très affaibli est envoyé à l’hôpital, aidé par son compagnon Le Brix. Il donne le peu qu’il possède, conscient que sa fin est proche. Quelques effets, des outils&nbsp;: c’est le seul héritage qu’il puisse laisser avant de sombrer dans l’oubli, dans ce «&nbsp;mystère de la pauvreté&nbsp;» dont parlait Albert Camus à propos de son père, «&nbsp;qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l&rsquo;immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant toujours.&nbsp;»<a href="#_ftn26" id="_ftnref26">[26]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>L’origine du Mal</strong><strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;Louis Guilloux et Christian Astolfi honorent une dette à l’égard des vivants et des morts, afin qu’ils ne soient plus réduits au silence et à l’anonymat. En palliant les défaillances de la mémoire collective, ils défient l’oubli sans connaitre l’issue du combat. <em>Le</em> <em>Jeu de patience</em> nous conte d’ailleurs une Histoire en lambeaux, avec des trous, des blancs et des non-dits que le narrateur tente, sans doute en vain, de rassembler et de colmater. Une Histoire marquée par l’explosion nihiliste, nous l’avons déjà constaté, et qui invite l’écrivain à s’interroger sur l’origine du Mal. Une semblable interrogation traverse <em>Le Démon de la Colline aux Loups</em>, ce premier roman de Dimitri Rouchon-Borie publié en 2021, qui a obtenu un très beau succès et de nombreux prix littéraires, dont le prix Louis Guilloux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans <em>Le</em> <em>Démon de la Colline aux Loups</em>, la réflexion métaphysique sur le crime et la culpabilité fait écho à celle de Louis Guilloux, notamment à travers ce roman admirable et sans doute méconnu, <em>Labyrinthe<a href="#_ftn27" id="_ftnref27"><strong>[27]</strong></a></em>. Ce récit, qui commence par une évasion la nuit de Noël, décrit en réalité l’errance mentale et métaphysique d’un homme condamné aux yeux de tous. Les deux auteurs décrivent l’expérience décisive de la faute, qui mène les personnages au bout d’un voyage sans possibilité de retour et qui s’achève avec l’anéantissement irrémédiable d’un individu.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Le</em> <em>Démon de la Colline aux Loups</em> fait entendre la voix d’un jeune meurtrier, prénommé Duke, qui raconte son enfance passée dans une maison située sur la colline aux loups. Cette confession, qu’il tape sur une machine à écrire dans sa cellule de prison, est rédigée dans une langue unique où les expressions issues de l’oralité se mêlent à des remarques fulgurantes. L’utilisation partielle de la ponctuation, l’entremêlement des discours directs et indirects donnent, au premier abord, un rendu chaotique, mais l’écriture très travaillée fait entendre la voix si particulière du narrateur et nous plonge dans les ténèbres de sa psyché. Il est un cousin lointain du Benjy décrit par Faulkner dans <em>Le Bruit et la Fureur</em>, de cet idiot apparent, dont on entend la voix également singulière, aux limites de l’inarticulé. Mais, contrairement à Benjy, Duke accède au langage écrit et parvient à faire entendre ce qui était de l’ordre de l’innommable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le roman de Dimitri Rouchon-Borie dépeint donc la vie effroyable d’une famille dans cette maison située sur la colline aux loups. Le narrateur, Duke, vit avec ses frères et sœurs dans une pièce où ils sont livrés à eux-mêmes, nourris des restes que leurs parents veulent bien leur céder, ils n’ont pas de noms, ils n’ont pas accès au langage mais la fratrie est parvenue à former ce que le narrateur appelle un nid où les enfants se réfugient et qu’il décrit comme «&nbsp;le monde de l’unité indistincte&nbsp;»<a href="#_ftn28" id="_ftnref28">[28]</a>. Cette expérience initiale a marqué Duke à jamais, qui se compare à «&nbsp;un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l’enfance.&nbsp;»<a href="#_ftn29" id="_ftnref29">[29]</a> Il est violé par son père qui recommence plus tard en demandant à la mère de les filmer. C’est un monde infernal qui apparaît sous nos yeux, un monde clos, ravagé par l’inceste et la violence dont Duke n’est sauvé que par l’obligation d’aller à l’école. Et par la suite, Duke, malgré ses efforts, ne parvient jamais à se défaire de l’emprise du démon de la colline aux loups, démon enfoui dans son âme qui ne demande qu’à resurgir. A la fin du roman, il vit dans un squat avec une jeune junkie, Billie, et finit par se prostituer pour lui acheter sa dose. Il agresse alors le client&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Je voulais tenir la Colline aux Loups loin de tout ça et je la repoussais au fond de ma pensée mais j&rsquo;ai perdu tout contrôle quand il est entré en moi j&rsquo;ai essayé de tenir pour Billy je le jure je le jure mais la douleur c&rsquo;était la même et j&rsquo;avais déjà été puni mais là pourquoi j&rsquo;endurais ça. Je me souviens juste d&rsquo;avoir essayé de lutter contre la Colline aux Loups mais je sais que c&rsquo;est encore la vague du Démon qui a terrassé les souvenirs. Je suis revenu à moi au bout d&rsquo;un moment j&rsquo;avais mal au derrière et le type était allongé par terre il gémissait et j&rsquo;ai vu qu&rsquo;il avait subi le Démon. Il était à poil et moi j&rsquo;ai paniqué j&rsquo;ai fouillé dans ses poches j&rsquo;ai pris tout ce que je pouvais pour Billy je suis parti puis je suis revenu et je voulais le frapper encore mais il faisait un petit bruit étrange en respirant alors j&rsquo;ai couru loin loin loin.&nbsp;»<a href="#_ftn30" id="_ftnref30">[30]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Il y a dans <em>Labyrinthe</em> une scène similaire, non pas d’agression sexuelle, mais de violence élémentaire, où le narrateur qui est alors en prison pense également avoir laissé pour mort celui avec lequel il s’est battu, en l’occurrence Léon, un maton cruel et violent, surnommé le Phoque :</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;Nous avions roulé par terre. J&rsquo;étais collé contre ce corps ventru, flasque et malodorant, je recevais en plein visage l&rsquo;haleine avinée du Phoque, je sentais, contre ma joue, sa grosse joue fraîchement rasée. Il s&rsquo;était même parfumé à l&rsquo;eau de Cologne. / Je voulus me lever. Le geste que je fis pour cela m&rsquo;occasionna une telle douleur que je crus avoir les reins brisés, et je retombai sur le parquet, le long du corps inerte du Phoque. (…) Je fermais les yeux sans autre conscience de moi-même que celle de mon corps exténué et de mes épaules collées au parquet glacé.&nbsp;»<a href="#_ftn31" id="_ftnref31">[31]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Il n’y a pas de démon agissant chez Louis Guilloux mais les accès de violence conduisent à un dénouement similaire, dans ce qui pourrait ressembler à une scène post-viol&nbsp;: quelque chose de répugnant dans sa sordidité et qui apparaît finalement dénué de sens, après le surgissement de l’explosion physique et sexuelle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les deux romans commencent en prison où la violence domine&nbsp;; pourtant, la privation de liberté n’est rien comparée à l’enfermement des personnages dans leur conscience. Ils espèrent échapper à leur condition en cheminant au hasard, dans une errance qui parait sans issue : errance en boucle du narrateur de <em>Labyrinthe</em> qui s’échappe de prison la nuit de Noël et qui erre dans la campagne enneigé&nbsp; «par quels chemins étroits, tortueux, fangeux, après avoir pendant combien de temps erré dans le labyrinthe le mieux combiné du monde»<a href="#_ftn32" id="_ftnref32">[32]</a> ; errance de Duke qui quitte sa famille d’accueil&nbsp; et qui part sur les routes sans savoir où il va, ne désirant que rejoindre la mer, survivant dans la forêt&nbsp;: «&nbsp;Peut-être c&rsquo;était des jours peut-être des années peut-être ma vie tout entière dans les bois. Il y a eu de la pluie sur les feuilles et c&rsquo;était comme laver le monde entier. Il y a eu du soleil sur les mousses humides j&rsquo;étais sûr qu&rsquo;aucun Démon résisterait à cette beauté.&nbsp;»<a href="#_ftn33" id="_ftnref33">[33]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais cette errance labyrinthique et sans fin ne connait pas de réel dénouement. Errance géographique qui est aussi métaphysique, puisque l’identité n’est plus assurée et qu’une faute est présente, le sentiment d’avoir commis une faute, sans même pouvoir la définir réellement. Une faute gouverne, accapare la conscience des personnages de Guilloux et de Rouchon-Borie. Dans <em>Labyrinthe</em>, le narrateur se livre à des interrogations d’ordre existentiel, relatives à la signification d’une présence au monde qui est toujours perçue comme une faute, sans pour autant en donner précisément l’origine : « J’apercevais mon visage dans la glace, mais je n’osais guère y arrêter mon regard. C’était là aussi une chose que j’avais déjà éprouvée l’autre fois. De quoi avais-je peur ? Quelle faute, les signes de quelle faute y trouvais-je ? Est-ce que tout, en somme, n’était pas ma faute ? »<a href="#_ftn34" id="_ftnref34">[34]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">On songe évidemment à Kafka quand Guilloux évoque cette faute à propos d’un homme accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, comme si la faute était antérieure au forfait, comme si l’homme était né coupable… C’est d’ailleurs une réflexion qui s’impose à Duke quand après avoir lu, sur les conseils de l’aumônier de la prison, les <em>Confessions</em> de saint Augustin, il songe au pardon de Dieu mais est-il vraiment coupable&nbsp;?&nbsp;: «&nbsp;Je me dis qu’il faudrait que je demande au prêtre si la Colline aux Loups était une punition de Dieu dans ce cas ce serait terrible d’avoir commencé sa vie par la punition pour des choses que je n’avais pas encore faites.&nbsp;»<a href="#_ftn35" id="_ftnref35">[35]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le statut de victime et de coupable apparaît fluctuant chez Guilloux et Rouchon-Borie, les victimes portent le poids d’une faute et les coupables, quand ils subissent le châtiment, deviennent des victimes paradoxales, comme les parents de Duke au tribunal&nbsp;: «&nbsp;On se fait une image des monstres quand on les subit et je crois que la mère était toujours restée pour moi cette ombre qui attendait devant la porte pour me cueillir et là j’ai vu surgir des êtres qui n’avaient rien d’effrayant. C’était juste des animaux terrorisés.&nbsp;»<a href="#_ftn36" id="_ftnref36">[36]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans <em>Labyrinthe</em>, le phoque n’a rien fait pour sa fille Germaine, arrêtée par les Allemands en 1943. Il n’a pas cherché à la faire libérer, alors même qu’elle était incarcérée dans la prison où il travaillait et qu’elle subissait les interrogatoires de la Gestapo. Il l’a laissé emmener en déportation. Guilloux insiste pourtant au début du récit sur la poupée que le maton apporte à sa petite-fille&nbsp;: un geste qui contraste avec l’attitude courante du personnage qui « avait passé sa vie à garder des hommes, à les battre, à leur dire des vacheries, à les épier à travers le judas »<a href="#_ftn37" id="_ftnref37">[37]</a> Le phoque réclame sa femme et sa fille, en vient presque à s’humaniser alors que le narrateur l’a frappé violemment et qu’il pense même l’avoir tué.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans <em>le Démon de la colline aux loups</em>, le père viole le fils et dans <em>Labyrinthe</em>, le juge Renaud, une autre figure paternelle, emmène les petites filles au fond des bois, ce même juge qui affirmait qu’il fallait sacraliser la peine de mort et qui «&nbsp;en compagnie de quelques confrères après un bon dîner&nbsp;» s’est amusé à saouler un chien à mort. Certes, chez Rouchon-Borie comme chez Guilloux, les coupables sont finalement châtiés, les ogres paient le prix de leurs méfaits&nbsp;: le juge Renaud se pend à un arbre&nbsp;; le père de Duke est condamné à dix-huit ans de prison. La sanction est appliquée, mais le Mal n’est pas éradiqué. Pour les deux écrivains, le mal ne semble pas avoir d’assise ontologique, le Mal en soi n’existe pas, il ne surgit que dans un mouvement dialectique entre la victime et le bourreau, il se révèle dans la relation à l’autre. Personne ne naît criminel. Mais ce que Duke appelle le Démon, c’est précisément une façon de concrétiser l’expérience de la douleur qu’il a éprouvé dès l’enfance. Le démon ne s’incarne pas, c’est une force brute, pulsionnelle à laquelle le sujet ne peut qu’obéir&nbsp;: un mouvement de destruction, une pulsion de mort qui jaillit scandaleusement dans toute sa négativité, une pulsion de mort née des sévices infligés par les parents et qui provoque des assauts de violence incontrôlables (quand Duke massacre le blond), non sans avoir conscience qu’il agit de la même manière que son père.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’interrogation sur le Mal mène les deux auteurs à une remise en question de la causalité divine. Dieu autorise-t-il le Mal&nbsp;? Nous autorise-t-il le choix du Bien et du Mal&nbsp;? C’est l’explication proposée à Duke par l’aumônier de la prison : «&nbsp;Il dit Dieu nous a fait libre c’est parce que nous pouvons choisir le Bien ou le Mal que tout ça a un sens et vous qu’avez-vous choisi&nbsp;?&nbsp;»<a href="#_ftn38" id="_ftnref38">[38]</a> Dans <em>Labyrinthe</em>, Dieu n’apparaît pas comme une solution acceptable et quand le narrateur confie à Grégoire Cantin, le gardien du labyrinthe où il s’est réfugié, que le juge Renaud affirmait croire en Dieu, Cantin est alors en proie à une horrible crise&nbsp;: «&nbsp;Mais, cette fois, malgré la crise, il voulait continuer à parler, à répéter que personne ne croyait et n’avait jamais cru en Dieu…&nbsp;»<a href="#_ftn39" id="_ftnref39">[39]</a> Une faillite métaphysique est à l’œuvre dans les deux romans qui ouvre sur le vertige du non-sens face à l’être détruit. Une destruction qui, très logiquement, est à l’image de Dieu.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Olivier Macaux</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">(Article paru dans <em>Confrontations</em>, <em>bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux</em>, n° 36, décembre 2023.) </p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity"/>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1">[1]</a> <em>La littérature française&nbsp;: dynamique et histoire II</em>, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 2007, coll. Folio Essais n°496, p. 680.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2">[2]</a> Bruno Blanckeman, <em>Le roman depuis la Révolution française</em>, Presses Universitaires de France, 2011, p. 114.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref3" id="_ftn3">[3]</a> Dans un article paru dans la revue <em>Europe</em> (novembre 1930), &nbsp;Louis Guilloux avait fait un compte-rendu du <em>Nouvel âge littéraire</em> d’Henry Poulailleet pris ouvertement ses distances avec le mouvement de littérature prolétarienne.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref4" id="_ftn4">[4]</a> Hormis Pierre Lemaître et Nicolas Mathieu, les auteurs cités dans cet article sont venus présenter leurs œuvres à Saint-Brieuc entre 2022 et 2024, à l’invitation de la Société des Amis de Louis Guilloux.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref5" id="_ftn5">[5]</a> Louis Guilloux<em>, O.K., Joe !</em> préface d’Éric Vuillard, Gallimard, coll. Folio, n°7141, p. 8.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref6" id="_ftn6">[6]</a> <em>Ibid.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref7" id="_ftn7">[7]</a><em>Ibid.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref8" id="_ftn8">[8]</a> Pierre Lemaître, <em>Au revoir là-haut</em>, Albin Michel, 2013, p 567.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref9" id="_ftn9">[9]</a> «&nbsp;Conversation avec Pierre Lemaître&nbsp;», <em>Zadig</em>, n°3, septembre 2019, p. 31.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref10" id="_ftn10">[10]</a> «&nbsp;Entretien avec Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018&nbsp;», <a href="https://cotesdarmor.fr" target="_blank" rel="noopener">https://cotesdarmor.fr</a> /nicolasmathieu</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref11" id="_ftn11">[11]</a> Instagram, 18 novembre 2020.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref12" id="_ftn12">[12]</a> Pour plus de précisions sur le sujet, se reporter à l’excellent article d’Yves Pagès, «&nbsp;Une guerre dite pour l’autre dans <em>Voyage au bout de la nuit</em> de L.F. Céline et <em>Le Sang noir</em> de Louis Guilloux&nbsp;», in <em>Le Mal Absolu, Actes du colloque Louis Guilloux et la guerre</em>, sous la direction de Yannick Pelletier, Ville de Saint-Brieuc, 1994, p. 55-68.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref13" id="_ftn13">[13]</a> Jean Vioulac, <em>Métaphysique de l’Anthropocène, Nihilisme et totalitarisme</em>, Presses Universitaires de France, 2023, p. 83.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref14" id="_ftn14">[14]</a> Ibid. , p. 118.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref15" id="_ftn15">[15]</a> Pensée nihiliste dont Nietzsche a tracé les contours et qui coïncide, selon lui, avec l’annonce de la mort de Dieu, confirmant son diagnostic d’une décadence irréversible de l’Europe contemporaine (cf. <em>Le Gai Savoir</em>, § 343).</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref16" id="_ftn16">[16]</a> Vincent de Gaulejac, <em>La névrose de classe, trajectoire sociale et conflits d’identité</em>, Payot et Rivages, coll. Petite Biblio Payot, n°1035, p. 13.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref17" id="_ftn17">[17]</a> <em>Ibid.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref18" id="_ftn18">[18]</a> Louis Guilloux, <em>Dossier confidentiel</em>, Grasset (1930), coll. Les Cahiers Rouges, n°76, , 1987, p. 178.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref19" id="_ftn19">[19]</a> <em>Id.</em> , p. 179.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref20" id="_ftn20">[20]</a> Cité par Sylvie Golvet, <em>Louis Guilloux, devenir romancier</em>, PUR, 2010, p.45.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref21" id="_ftn21">[21]</a> Alain Rémond, <em>Ma mère avait ce geste</em>, Plon, 2021, p. 132-133.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref22" id="_ftn22">[22]</a> Louis Guilloux, <em>La Maison du peuple</em> (1927), Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 2004, p. 74.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref23" id="_ftn23">[23]</a> Christian Astolfi, <em>De notre monde emporté</em>, Le bruit du monde, 2022, p. 75-76.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref24" id="_ftn24">[24]</a> <em>Id.</em>, p. 166.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref25" id="_ftn25">[25]</a> Louis Guilloux, <em>Le Jeu de Patience</em>, Gallimard, 1949, p. 442.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref26" id="_ftn26">[26]</a> Albert Camus, <em>Le premier homme</em>, Gallimard, 1994, coll. Folio, n°3320, p. 213.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref27" id="_ftn27">[27]</a> Guilloux avait fait paraître <em>Labyrinthe</em> en plusieurs livraisons dans la revue des <em>Cahiers de la Table Ronde</em> de novembre 1952 à janvier 1953, sans le faire paraître ensuite en volume. Il a fallu attendre la publication du roman dans la collection L’Imaginaire chez Gallimard en 1998.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref28" id="_ftn28">[28]</a> Dimitri Rouchon-Borie, <em>Le Démon de la Colline aux Loups</em>, Le Tripode, 2021, p. 16.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref29" id="_ftn29">[29]</a> Id&nbsp;;, p 12-13.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref30" id="_ftn30">[30]</a> <em>Id</em>, p. 169-170.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref31" id="_ftn31">[31]</a> Louis Guilloux, <em>Labyrinthe</em>, Gallimard, 1998, p. 10-11.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref32" id="_ftn32">[32]</a> <em>Id.,</em> p. 84.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref33" id="_ftn33">[33]</a> Dimitri Rouchon-Borie, <em>Le Démon de la Colline aux Loups</em>, Le Tripode, 2021, p. 141-142.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref34" id="_ftn34">[34]</a> Louis Guilloux, <em>Labyrinthe</em>, Gallimard, 1998, p. 125.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref35" id="_ftn35">[35]</a> Dimitri Rouchon-Borie, <em>Le Démon de la Colline aux Loups</em>, Le Tripode, 2021, p. 166.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref36" id="_ftn36">[36]</a> Dimitri Rouchon-Borie<em>, Le Démon de la colline aux loups</em>, Le Tripode, 2020, p. 100.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref37" id="_ftn37">[37]</a> Louis Guilloux, <em>Op. cit.</em>, p. 15.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref38" id="_ftn38">[38]</a> Dimitri Rouchon-Borie<em>, op. cit.</em>, p.&nbsp;?.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref39" id="_ftn39">[39]</a> Louis Guilloux, <em>op. cit.,</em> p. 140-141.</p>
<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org">Olivier Macaux</a>.<br />
<a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org">Olivier Macaux - Conférences sur la littérature</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Louis Aragon et Louis Guilloux : une confrontation littéraire et politique</title>
		<link>https://olivier-macaux.org/louis-aragon-et-louis-guilloux/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[boulGakoV]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 05 May 2026 06:41:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles & chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Louis Guilloux]]></category>
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					<description><![CDATA[<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org/louis-aragon-et-louis-guilloux/">Louis Aragon et Louis Guilloux : une confrontation littéraire et politique</a></p>
<p>De grandes amitiés ont lié Louis Guilloux à certains écrivains reconnus de son temps, à commencer par André Malraux et Albert Camus. Louis Guilloux a également été en contact avec Louis Aragon à partir des années trente, &#8211; ce qui &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org/louis-aragon-et-louis-guilloux/">Louis Aragon et Louis Guilloux : une confrontation littéraire et politique</a></p>

<p class="wp-block-paragraph"></p>



<p class="wp-block-paragraph">De grandes amitiés ont lié Louis Guilloux à certains écrivains reconnus de son temps, à commencer par André Malraux et Albert Camus. Louis Guilloux a également été en contact avec Louis Aragon à partir des années trente, &#8211; ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’ils fréquentaient les mêmes milieux littéraires et culturels parisiens &#8211; mais il serait inexact d’évoquer une «&nbsp;amitié&nbsp;» entre les deux hommes. Le terme de confrontation est plus adéquat puisque si des combats communs – la lutte antifasciste, la défense du <em>Sang noir </em>– vont les rapprocher, des dissensions sont apparues rapidement à partir de la parution de <em>Retouches à mon «&nbsp;Retour de l’U.R.S.S.&nbsp;»</em> d’André Gide en 1937. Le livre avait provoqué la colère d’Aragon en raison de sa dénonciation du régime soviétique et du stalinisme – Guilloux, ayant fait partie du voyage entrepris par André Gide, fut sommé par Aragon de prendre parti.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette confrontation permet de constater l’intrication profonde du <em>politique</em> et du <em>littéraire</em>, de comprendre que la raison du rejet d’Aragon par Guilloux – il y a une hostilité manifeste de la part de ce dernier &#8211; est due à la manière dont Aragon instrumentalise en permanence le discours littéraire. Si une telle attitude ne peut que déplaire à Guilloux, il partage pourtant avec Aragon cette intuition que, par-delà les proclamations théoriques, la pratique de la fiction combat la sclérose idéologique, ce que l’auteur du <em>Paysan de Paris</em> ne cesse de démontrer tout au long de son œuvre avec une virtuosité sans égale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La relation compliquée et parfois tumultueuse d’Aragon et de Guilloux court de 1935 à 1954, avec de longues périodes où les deux écrivains ne se fréquentent pas.<a href="#_ftn1" id="_ftnref1">[1]</a> Aussi intermittente soit-elle, cette relation puis cette confrontation éclairent les nombreux enjeux littéraires de cette époque, questionnant la notion d’engagement, la posture de l’intellectuel dans un contexte historique dramatique, les rapports de classe et, bien entendu, la relation des écrivains français de gauche au parti communiste – Aragon est devenu l’un de ses représentants officiels&nbsp;tandis que Guilloux est rangé communément parmi les compagnons de route.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Avant d’explorer les différents aspects de cette rencontre, il paraît essentiel de revenir sur l’enfance des deux écrivains afin de comprendre de quelle manière leur vision du réel s’est élaborée à partir de cette expérience initiale. Une expérience de l’enfance et un roman familial qui diffèrent totalement entre les deux écrivains et qui pourraient expliquer en partie les ambiguïtés inhérentes à cette relation.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le roman familial</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La naissance de Louis Aragon constitue déjà un mystère. Le roman familial est d’emblée placé sous le signe du mensonge. Louis est un enfant adultérin qui n’est reconnu ni par son père, ni par sa mère. Par la suite, on le fait passer pour le fils d’amis défunts, qui serait né à Madrid et qui aurait donc été adopté par la famille. Mais, parmi les siens, la version diffère, bien qu’elle soit aussi fausse, puisque sa grand-mère sera donnée pour sa mère, sa mère pour sa sœur. Dans ses entretiens avec Dominique Arban, Aragon a clairement résumé la situation&nbsp;: «&nbsp;J’étais un poids pour ma famille parce que je n’étais pas un enfant légal, et que même je n’étais pas supposé être l’enfant de la famille qui était la mienne, et où j’ai été élevé. Ma mère passait pour ma sœur…&nbsp;»<a href="#_ftn2" id="_ftnref2">[2]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Il ne fait aucun doute que la personnalité d’Aragon s’est construite à partir de ce mensonge initial, sur cette manière de truquer le réel, de réécrire l’histoire et de faire endosser un rôle différent à chaque membre de la famille. Le réel est donc pour le très jeune Aragon un jeu incessant de fictions, et bien qu’il connaisse la vérité sur sa situation familiale au moment de partir à la guerre, il a grandi au sein d’une famille où un interdit demeurait et sur lequel il ne fallait pas poser de questions.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans le cas d’Aragon, le drame de l’enfant naturel se métamorphose en secret inavouable. Dans <em>La Défense de l’infini </em>écrit entre 1923 et 1927 et publié après sa mort, Aragon est revenu, comme rarement il l’a fait par la suite, sur cette situation familiale incongrue et surtout invivable&nbsp;: «&nbsp;Ma mère n’est pas ce que j’ai connu de plus haïssable sur la terre. Encore que comme tout le monde, je l’aie plusieurs fois pensé. J’aurais pu vivre sans lui vouloir le moindre mal. Mais qui donc avait été imaginer un lien nécessaire entre nous&nbsp;? On n’a pas idée de ça. Le malheur voulut qu’elle prît cette plaisanterie au sérieux. Un spectacle comique à la fois et tragique, que celui des parents au moment où ils se hâtent, profitant de l’ignorance et de la faiblesse de cet enfant qu’ils ont encore quelque mal à reconnaître comme une miette de leur pensée (…). C’est ainsi qu’on habitue un être à une pétition de principe, de laquelle il n’aura jamais notion, par quoi perpétuellement il fera passer sa pensée, c’est ainsi qu’on fabrique dans les maisons tranquilles les magots de l’idée de famille, dont le nombre est plus grand encore que celui des vérolés, de nos jours. / Il y a dans l’idée de famille un germe de la folie.&nbsp;»<a href="#_ftn3" id="_ftnref3">[3]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">La lucidité d’Aragon ne fait pas de doute. La distorsion imposée à sa conscience d’enfant ouvre devant lui plusieurs chemins possibles&nbsp;: il peut être détruit à jamais par ce secret ou sombrer dans la névrose. L’écriture, à défaut d’être salvatrice, ouvre rapidement sur une autre voie&nbsp;: celle des possibilités multiples du récit qui permettent de conjurer cette expérience fondatrice et traumatisante de l’enfance. Dès lors et très logiquement, la bourgeoisie, dont il est un membre non reconnu, un membre officieux est l’objet d’une détestation profonde de sa part.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce n’est pas non plus par hasard qu’Aragon a rejoint successivement les rangs dadaïstes, surréalistes puis communistes. Ils ont en commun de condamner cette classe sociale dominante que la Révolution tant espérée se doit d’anéantir. Et Aragon, en intégrant le mouvement surréaliste puis plus tard en rejoignant le parti communiste, adhère à un groupe, découvre la possibilité de rallier une famille, d’en être un membre reconnu, quitte ensuite à connaître les déchirements inhérents aux familles&nbsp;: rupture, trahison ou reniement…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Avec Louis Guilloux, c’est évidemment une tout autre histoire. Il ne s’agit pas de revenir en détails sur son enfance que ses lecteurs connaissent parfaitement s’ils ont lu <em>La maison du peuple</em>, <em>Le Pain des rêves </em>ou <em>L’herbe d’oubli</em>. Mais Louis Guilloux a précisé que <em>La Maison du peuple</em>, son premier roman publié en 1927 constituait une «&nbsp;carte de visite&nbsp;», que ce récit en décrivant son enfance pauvre était une manière d’asseoir son identité auprès certes d’un lectorat populaire mais surtout et principalement auprès du public lettré et donc du public bourgeois. Il s’agit pour lui de se faire un nom dans le champ littéraire. Autant l’enfance d’Aragon est un étonnant tissu de récits mensongers, d’histoires fabriquées et donc (déjà&nbsp;!) de fictions, autant l’enfance de Guilloux obéit à un récit clair, d’une logique édifiante, avec l’évocation d’un père cordonnier, militant socialiste en butte aux nantis et aux bourgeois et d’une mère dévouée dont «&nbsp;l’amour religieux&nbsp;» qu’elle porte à ses enfants la sanctifie, comme c’est clairement montré dans <em>Le Pain des Rêves</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le père, lui, n’est pas sanctifié (Guilloux père n’appréciant guère la calotte) mais le grand-père du <em>Pain des Rêves</em>, évident substitut de la figure paternelle, est désigné à sa mort comme un vieux paria qui «&nbsp;croyait en Dieu car on ne vit pas comme il avait vécu sans croire en Dieu, sans que l’aide de Dieu le soutienne »<a href="#_ftn4" id="_ftnref4">[4]</a> nous dit la mère du narrateur. En sacralisant la sphère familiale, en nous proposant la geste héroïque du père (celui qui combat les forces au pouvoir), Guilloux compense l’image dégradée du peuple dans la conscience collective (les bas-fonds évoqués dans <em>La Maison du Peuple</em>, la vermine, l’objet de scandale et de malpropreté, les hérétiques, les blasphémateurs décrits &nbsp;dans <em>Le Pain des Rêves</em>…) et sa représentation défavorable dans la littérature, du moins jusqu’aux années vingt, pour en donner un récit de l’intérieur, un récit fondateur. On l’aura compris, Guilloux a une dette à honorer vis-à-vis de son père mais aussi de sa mère. Son père a lu et apprécié <em>La Maison du Peuple </em>et c’est à partir des manuscrits de sa mère qu’il écrit <em>Angelina</em>. Guilloux n’est pas dans le rejet, dans le déni de sa classe sociale d’origine, il n’a pas développé de névrose de classe, mais l’exigence de loyauté aurait pu devenir une injonction paralysante à laquelle il a pu échapper en écrivant <em>Le Sang noir</em> mais aussi, dès la fin des années vingt, <em>Dossier confidentiel </em>ou<em> Hyménée</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Littérature et idéologie</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Aragon et Guilloux ont aussi en commun d’avoir pris part aux débats qui agitent la scène littéraire de l’entre-deux-guerres. Ils questionnent la notion de réalisme et s’interrogent sur la représentation littéraire du peuple. Bien qu’ils appartiennent au même camp politique, ils sont loin de partager une conception identique de l’esthétique littéraire. Autant Guilloux possède une légitimité en tant qu’écrivain issu du peuple racontant la vie du peuple (et il tentera d’ailleurs d’échapper à cette image réductrice), autant Aragon ne cesse de donner des gages et de surenchérir dans le nouveau credo imposé par les autorités communistes&nbsp;: le réalisme socialiste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Arrêtons-nous tout d’abord sur Guilloux : contrairement à Aragon, Guilloux n’est pas l’homme des mouvements et des écoles. Il a su développer des réseaux d’amitié et de relations au sein du monde littéraire parisien mais il n’est en aucun cas soucieux de rejoindre des mouvements artistiques structurés ou des partis politiques. Nous l’avons dit, la parution de <em>La Maison du Peuple</em> en 1927 le situe très clairement dans la veine des auteurs d’origine populaire. Quand, au cours des années 1928 et 1929, Léon Lemonnier et André Thérive tentent de fonder une école populiste, ils pensent évidemment à lui. Dans son <em>Manifeste du roman populiste</em> publié en 1929, Lemonnier préconise un roman populiste, dont <em>La Maison du Peuple</em> serait une parfaite illustration. D’emblée, le terme employé, les orientations théoriques déplaisent grandement à Guilloux. Car, c’est encore et toujours le regard de l’écrivain bourgeois sur les gens du peuple qui prévaut. Lemonnier le précise&nbsp;: il s’adresse d’abord aux lecteurs bourgeois&nbsp;: «&nbsp;Nous serions heureux d’être lus par [le peuple], mais nous ne l’espérons point. Il faudrait réformer ses goûts, refaire son éducation.&nbsp;»<a href="#_ftn5" id="_ftnref5">[5]</a> Il n’est nul besoin d’épiloguer sur ce qu’a dû ressentir Guilloux en lisant des propos aussi condescendants.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En 1929, le premier prix populiste est décerné à Eugène Dabit pour <em>Hôtel du Nord.</em> Guilloux a bien fait comprendre qu’il ne ferait jamais partie de cette école. Il reçoit pourtant, sans enthousiasme, ce prix en 1942 pour <em>Le Pain des rêves</em>. Logiquement, Guilloux aurait dû être beaucoup plus tenté par le mouvement de littérature prolétarienne qui s’était formé autour d’Henry Poulaille afin de contester le populisme et sa vision bourgeoise du peuple et de défendre une littérature écrite <em>par </em>et <em>pour</em> le peuple. Guilloux participe même au lancement de la revue <em>Nouvel âge</em> en rédigeant deux articles. Mais il refuse de signer le manifeste de l’école prolétarienne. Poulaille consacre un chapitre à Guilloux dans son ouvrage <em>Nouvel âge littéraire</em> paru en 1930. &nbsp;Guilloux propose une lecture très critique de l’ouvrage dans un article publié dans la revue<em> Europe</em> : «&nbsp;Le fond du livre de Poulaille est précisément une invitation à nous enfermer dans nos classes. Et c&rsquo;est une invitation que nous devons décliner si nous tenons à être ce que nous sommes, à faire ce que nous avons à faire. Souhaitons certes avec Poulaille la venue d&rsquo;une littérature prolétarienne, c&rsquo;est à dire d&rsquo;une nouvelle expression de l&rsquo;homme. Mais sachons rester libre. (…) Tout ce que je veux dire se résume d&rsquo;un mot : on veut nous enfermer dans nos classes, on exige de nous que nous soyons fidèles. Je demande, au contraire, qu&rsquo;on soit infidèle. Cette fidélité à nos classes qui est pour nous une tentation, est notre plus dangereux écueil. L&rsquo;idée même d&rsquo;une telle fidélité contredit à tout ce que nous sommes et voulons être. Il faut un certain courage pour y renoncer, et la hardiesse de se choisir. Car pour nous, être fidèle, c&rsquo;est là précisément trahir.&nbsp;»<a href="#_ftn6" id="_ftnref6">[6]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour Aragon, de tels propos sont impensables parce que son itinéraire d’écrivain diffère totalement de celui de Guilloux. Aragon a adhéré au parti communiste en 1927 en compagnie notamment de Breton et d’Eluard. Ces jeunes dandys parisiens qui ont fondé le mouvement surréaliste trois ans plus tôt, sont adeptes des provocations en tout genre et se proposent de sonder l’inconscient par de nouveaux moyens d’investigation. Ils refusent en outre ouvertement de travailler. Une telle attitude est suspecte aux yeux des communistes français qui ne tardent pas à les considérer comme des parasites et des résidus de la bourgeoisie. Aragon n’aura de cesse de lutter contre cette mauvaise réputation initiale et de prouver sa bonne foi aux instances dirigeantes, au point d’apparaître d’une mauvaise foi totale aux yeux de ses anciens amis surréalistes, notamment&nbsp;quand il s’adonne à des proclamations doctrinaires et, parfois, à de la littérature de propagande. En 1964, Aragon a reconnu ses erreurs d’alors en évoquant un conte&nbsp;intitulé <em>La Sainte Russie</em> paru dans <em>L’Humanité </em>:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Ce conte atteste une volonté de grossièreté assez primitive, à laquelle, en ce temps de passage, je ne me croyais astreint pour servir ; et qui correspondait sans doute à cette époque où je n&rsquo;étais en fait passé que d&rsquo;une secte à une autre &#8211; qu&rsquo;on me le pardonne &#8211; et de l&rsquo;avant-garde littéraire à l&rsquo;utopie sociale.&nbsp;»<a href="#_ftn7" id="_ftnref7">[7]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Il existe alors pour Aragon ce qu&rsquo;il a appelé « le divorce de la pensée et de l&rsquo;écriture.&nbsp;»<a href="#_ftn8" id="_ftnref8">[8]</a> L’ancien surréaliste a dû batailler ferme et a enduré beaucoup d’épreuves et d’humiliations pour être accepté par le Parti communiste. &nbsp;C’est seulement en 1933 que le Parti lui accorde une marque de confiance en le nommant secrétaire de rédaction de la revue <em>Commune</em>. Auparavant, Louis Aragon s’est rendu, en compagnie de Georges Sadoul, au congrès des écrivains révolutionnaires qui avait lieu à Kharkov à l’automne 1930.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aragon doit convaincre les autorités soviétiques du bien-fondé du projet surréaliste, en insistant sur le fait que ce mouvement artistique est d’abord et avant tout au service de la Révolution. On ne saura jamais réellement ce qu’il s’est passé lors de ce congrès mais ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’Aragon et Sadoul ont signé une lettre adressée à l’UIER (l’Union internationale des écrivains révolutionnaires) dans laquelle ils dénoncent les hérésies inhérentes au surréalisme, à savoir l’idéalisme, le freudisme, le trotskysme au grand dam de leurs amis restés à Paris…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aragon doit faire ses preuves&nbsp;: la promotion d’un réalisme socialiste à la française est l’occasion pour lui de montrer son zèle doctrinal. Reprenant les grandes lignes de la théorie formulée par Jdanov, Aragon préconise un art au service de l’idéologie communiste, du peuple et du parti, avec pour horizon unique une vision historique qui proclame la victoire imminente du prolétariat. Il est difficile de croire qu’Aragon ait pu souscrire à un programme aussi édifiant. Il l’a pourtant ardemment défendu, mais les proclamations théoriques sont parfois très éloignées du résultat romanesque.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le cycle romanesque «&nbsp;Le Monde réel&nbsp;» atteste d’une volonté apparente de correspondre aux règles du réalisme socialiste. Dès <em>Les Cloches de Bâle</em> paru en 1934, le thème politique s’impose avec l’évocation de la grève des taxis de 1911 et du congrès socialiste de Bâle en 1912 qui aboutit à la création d&rsquo;un front commun. Mais le thème du fils naturel et adultérin traité dans le roman témoigne d&rsquo;une réelle nécessité intérieure. Aragon reste Aragon en dépit d&rsquo;une soumission affichée aux impératifs du réalisme socialiste dont il continue pourtant de transgresser les interdits, en l’occurrence celui d&rsquo;une approche mimétique du réel. Or Aragon a conscience que le réel en soi n&rsquo;existe pas, qu&rsquo;il ne prend corps que grâce au travail des mots. Écrire c&rsquo;est inventer, ce n&rsquo;est pas reproduire platement le réel. En 1965, dans une préface aux <em>Cloches de Bâle</em>, Aragon est revenu plus de trente après sur la mission esthétique du roman à laquelle il ne semble plus désormais assigner de fonction militante : «&nbsp;L&rsquo;extraordinaire du roman, c&rsquo;est que, pour comprendre le réel objectif, il invente d&rsquo;inventer. Ce qui est <em>menti </em>dans le roman libère l&rsquo;écrivain, lui permet de montrer le réel dans sa nudité. Ce qui est menti dans le roman est l&rsquo;ombre sans quoi vous ne verriez pas la lumière. On ne se passera jamais du roman pour cette raison que la vérité fera toujours peur. Le roman, c&rsquo;est la clé des chambres interdites de notre maison. Les prophètes qui annoncent un monde sans romans pour demain ou après-demain imaginent-t-ils ce que cela serait un monde sans roman ? Je les en défie bien&#8230;&nbsp;».<a href="#_ftn9" id="_ftnref9">[9]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Aragon n’aura cessé de revenir sur les ruses de l’écriture, sur ce mentir-vrai qui est à l’origine du genre romanesque. Aragon et Guilloux, en dépit de toutes leurs différences, qui sont fort nombreuses, ont ceci en commun d’avoir utilisé les ruses de la fiction pour échapper aux injonctions morales des discours théoriques : Aragon obéissant aux canons du réalisme socialiste, Guilloux assurant sa mission d’écrivain du peuple. L’un et l’autre vont plomber les intentions didactiques et briser les ressorts idéologiques&nbsp;:&nbsp; Aragon, en continuant d’alimenter clandestinement la machine romanesque avec le récit familial dans <em>Les Cloches de Bâle</em> ou le roman d’amour dans<em> Aurélien</em>&nbsp;; Guilloux, grâce au <em>Sang noir</em>, en insufflant dans le roman réaliste hérité du siècle précédent une puissance critique, métaphysique qui ouvre sur la modernité littéraire du XX<sup>e </sup>siècle.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Des combats communs</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">On peut donc attester avec certitude que les deux écrivains se sont rencontrés en 1935. Tout d’abord, lors du congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui est parfois désigné comme le congrès des écrivains antifascistes et qui s’est tenu au palais de la Mutualité à Paris du 21 au 25 juin 1935. L’idée est bien sûr que les écrivains progressistes du monde entier présentent un front uni contre le fascisme qui menace l’Europe entière. Aragon s’est beaucoup impliqué au sein de la revue <em>Commune</em> (dont le premier numéro est paru à l’automne 1933), de l’AEAR<a href="#_ftn10" id="_ftnref10">[10]</a> et bien sûr du parti. Ce congrès représente pour Aragon une possibilité d’aplanir les nombreux différends et le biographe d’Aragon, Pierre Daix a précisé qu’Aragon était convaincu jusque dans les années soixante que «&nbsp;ce congrès avait bien marqué le ralliement général (et libre) des écrivains au régime soviétique.&nbsp;»<a href="#_ftn11" id="_ftnref11">[11]</a> Ce qui est faux bien entendu&nbsp;: l’exemple de Mandelstam, qui avait subi une arrestation préventive, suffit à le prouver.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le congrès a marqué les esprits&nbsp;avec la présence de 230 délégués, venus de 38 pays devant un public de près de 2500 personnes. Des orateurs prestigieux se succèdent&nbsp;: Brecht, Malraux, Gide, etc. Guilloux a dû remplacer à la dernière minute Louis Martin-Chauffier au poste de secrétaire. Il est tentant de se demander ce que Guilloux a pensé de l’intervention d’Aragon qui fait un éloge du réalisme socialiste, censé défendre les intérêts du prolétariat&nbsp;: «&nbsp;Nous autres, les alliés du prolétariat révolutionnaire, (…) nous attendons tout de la dénonciation de la réalité. Nous n’avons rien à cacher, et c’est pourquoi nous accueillons comme une parole joyeuse le mot d’ordre de la littérature soviétique, le réalisme socialiste. (…) Le prolétariat au pouvoir n’a rien à cacher, il est riche de toute la vérité humaine. Il n’a pas besoin de mensonge, il peut considérer la réalité…&nbsp;»<a href="#_ftn12" id="_ftnref12">[12]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Rappelons que cet enthousiasme est contemporain du déclenchement de la terreur en URSS en 1934. Mais Aragon n’en a que faire&nbsp;: le régime soviétique lui prouve qu’on peut transformer le monde et que ses romans écrits dans cette perspective participent à cette transformation. Guilloux, de son côté, apprend de Boris Pasternak la situation terrible et littéralement invivable des écrivains soviétiques sous le joug stalinien.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et c’est donc <em>Le Sang noir</em> qui permet de réunir de nouveau les deux écrivains puisqu’Aragon fait paraitre dans le n°27 de la revue <em>Commune </em>daté de novembre 1935, un article consacré au roman de Louis Guilloux qui est l’un des événements de cette rentrée littéraire. «&nbsp;Louis Guilloux, créateur d’un nouveau Don Quichotte&nbsp;», tel est le titre de cet article étonnant puisqu’il propose une lecture très fine du roman avant de terminer par une interprétation idéologique qui a dû agacer Guilloux quand on connait sa volonté de demeurer indépendant des mots d’ordre politiques. Aragon commence son article par une évocation de l’intrigue, du décor, du contexte historique. Puis il en vient à cette remarque&nbsp;:&nbsp;«&nbsp;… Dans ce monde où rien n’est étrange parce que tout l’est atrocement, où le quotidien devient le bizarre, précisément par l’absurdité du coutumier, le mensonge ne fait pas sans grincer des fantoches avec les hommes.&nbsp;» Aragon insiste sur la dimension décalée du roman, toujours à la limite de l’onirique et du fantastique, mais il abandonne aussitôt cet aspect pour louer l’impression de réalité rendue par Guilloux, avec un «&nbsp;immense talent d’atmosphère&nbsp;» «&nbsp;qui ne ressemble pas à Flaubert, mais dont je ne trouve guère les précédents que dans <em>Bouvard et Pécuchet</em> et dans <em>Madame Bovary</em>.&nbsp;»</p>



<p class="wp-block-paragraph">En écrivant cet article dans<em> Commune</em>, Aragon est forcément amené à évoquer les thèses du réalisme socialiste. Aragon a aimé le roman, il évoque «&nbsp;la nécessité organique&nbsp;» d’une telle œuvre pour son auteur, il a bien saisi, lui le romancier, l’auteur du <em>Paysan de Paris</em> et de <em>La défense de l’infini</em>, ce que ce roman traduit de l’expérience de la réalité. Guilloux obéit-il pour autant aux canons du réalisme socialiste&nbsp;? Il va de soi que la réponse est négative et que le romancier Aragon est gêné aux entournures quand il doit redevenir le Aragon théoricien. Il a alors une idée de génie&nbsp;: «&nbsp;Cripure est un Don Quichotte, le Don Quichotte de la faillite de la bourgeoisie.&nbsp;» Formule brillante qui permet de ramener le roman dans le giron révolutionnaire, Aragon précisant que Guilloux y a toute sa place&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;J’affirme que Cripure est nécessaire à la pleine compréhension de l’homme de ce temps-ci comme Don Quichotte à celui de jadis. J’affirme que Cripure est une arme pour l’homme de demain contre l’homme d’hier. <em>Le Sang noir</em> n’est pas l’expression directe du combat où pourtant Louis Guilloux a sa place marquée, mais il a joué cette partie imprévisible de l’œuvre d’art dans la transformation des hommes, qui suppose le bouleversement de l’économie, la lutte des classes dont ici on n’entrevoit que les grandes ombres sur les murs d’une petite ville, mais qui n’est pas nécessairement la transcription directe de ce bouleversement, de cette lutte. Je dis, et je répète, que Cripure est le Don Quichotte d’aujourd’hui.&nbsp;»</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’image est très séduisante et elle permet à Aragon de marquer les esprits. Il a bien précisé que le roman n’est pas la transcription directe de la lutte des classes et du bouleversement révolutionnaire. Il y participe grâce à ce nouveau Don Quichotte, Cripure associant lui aussi ce mélange de grotesque et de tragique, qu’Aragon élève à la hauteur d’un mythe littéraire. À l’instar de Don Quichotte, Cripure s’affronte à la réalité de son temps et perd ce combat voué d’avance à l’échec.<a href="#_ftn13" id="_ftnref13">[13]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">L’image a peut-être plu à Guilloux qui a lu Cervantès et qui, très tôt, s’est intéressé à cette figure littéraire légendaire. Dès 1927, Louis Guilloux publie dans <em>Europe</em> un article sur un ouvrage de Pierre et Eugène Martel, <em>La rencontre de Cervantes et du Quichotte</em>, paru aux éditions Grasset. Il souligne notamment cette citation des deux auteurs qui anticipe étonnamment les propos d’Aragon sur Cripure : «&nbsp;En Quichotte vous avez le chevalier du désespoir… La tristesse de Cervantes est un monde nouveau, elle embrasse la cruelle nécessité de vivre et d’être ce qu’on est.&nbsp;»<a href="#_ftn14" id="_ftnref14">[14]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans la continuité de son article, Louis Aragon prend part bien sûr à la soirée du 12 décembre 1935 : « Défense du roman français. Ce que signifie <em>Le Sang noir</em> » qui a lieu à la Salle Poissonnière. La réunion est organisée peu de temps après la remise du prix Goncourt. Guilloux ne l’a pas obtenu. Cet échec fait grand bruit d’autant que le roman faisait partie des favoris. Un écho du journal d’extrême-droite <em>Je suis partout</em> daté du 7 décembre 1935 évoque les trois candidats en lice pour le prix, Joseph Peyré, Maxence Van der Meersch et Guilloux&nbsp;: « Pendant les deniers jours, l’étoile de M. Louis Guilloux parut pâlir un peu&nbsp;: sa situation très «&nbsp;à gauche&nbsp;» lui portait tort. M. Aragon faisait campagne pour lui&nbsp;; cet appui devait lui être fatal.&nbsp;» Et Léon Daudet de voter pour <em>Sang et Lumière</em> de Joseph Peyré, Daudet qui est, rappelons-le, l’une des plumes les plus prestigieuses de <em>L’Action française</em>. C’est d’ailleurs dans ce même journal qu’est parue la critique très négative du<em> Sang noir</em> par Robert Brasillach, le 12 décembre 1935, confirmant, si besoin était, que Guilloux appartient à l’autre camp, celui de cette gauche dont Aragon est déjà considéré comme l’un des chefs de file. Guilloux n’a en tout cas jamais fait part de ces tractations et ne semble pas en avoir voulu à Aragon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Guilloux a conservé dans ses archives personnelles le tract qui annonçait la soirée du 12 décembre 1935. On note les absences d’Eugène Dabit et surtout d’André Gide dans les noms choisis pour l’impression, la part belle étant logiquement donnée aux écrivains membres du Parti, à l’origine du projet de la Maison de la Culture.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La presse s’est fait alors l’écho de cette soirée dédiée à la cause du <em>Sang noir</em> comme en témoigne ce bref article de<em> l’Humanité</em> du 15 décembre 1935: «&nbsp;La salle Poissonnière était trop petite pour contenir la foule qui se pressait à cette importante réunion où, sous la présidence d’André Gide, siégeaient Jean Guéhenno, André Chamson, André Malraux, Jean Cassou, Aragon, Eugène Dabit, Édouard Dujardin, Léopold Chauveau, Pierre Paraf, Simone Téry, le poète soviétique Bezemiensky et Louis Guilloux, auteur du «&nbsp;Sang noir&nbsp;», auquel ce soir-là un hommage public était rendu par quelques-uns&nbsp; des meilleurs écrivains de notre temps. / Après un important discours d’Aragon sur l’évolution du roman français du XVIII<sup>e </sup>siècle à nos jours, une lecture de passages du «&nbsp;Sang noir&nbsp;», par Guilloux lui-même, puis avec une verve fantastique, par André Gide, Jean Cassou, André Malraux et Jean Guéhenno, vinrent dire leur opinion tant par rapport au roman en général que par rapport au «&nbsp;Sang noir&nbsp;».&nbsp;Louis Guilloux, enfin, prononça une belle allocution […]. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’article publié dans <em>L’Humanité</em> et titré «&nbsp;Notre optimisme&nbsp;»<a href="#_ftn15" id="_ftnref15">[15]</a> contient en partie ce que Guilloux a dit lors de son allocution&nbsp;: «&nbsp;La guerre, la révolution sont devenus notre destin. Nous n’y échapperons pas, pas plus que nous songerions à échapper à la pesanteur&nbsp;». Guilloux reprend l’expression de Lénine à propos des capitalistes&nbsp;: ils sont «&nbsp;embrouillés&nbsp;»&nbsp;: «&nbsp;Quand j’écrivais <em>Le Sang Noir</em> et qu’à mon tour je nourrissais mon obsession comme je le pouvais, je ne voyais autour de moi que des hommes embrouillés et désorientés. (…) Tout était faussé, contradictoire et, pour commencer, ils étaient contradictoires avec eux-mêmes. Ils n’étaient plus d’accord avec les valeurs qui avaient fait leur civilisation.&nbsp;» Guilloux écrit dans <em>L’Humanité</em>, il écrit donc que c’est le prolétariat qui est seul capable, par la Révolution, de sauver le monde. Cela ressemble à s’y méprendre à du Aragon&nbsp;!</p>



<p class="wp-block-paragraph">De toutes les rencontres entre Aragon et Guilloux, il ne reste, à notre connaissance, qu’un seul témoignage photographique qui montre Aragon lisant son texte debout à la Maison de la Culture lors de cette soirée du 12 décembre 1935. Il est en compagnie de Guilloux et de Gide qui sont assis à ses côtés.<a href="#_ftn16" id="_ftnref16">[16]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Les raisons d’une rupture</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">L’entente qui semblait prévaloir jusqu’ici entre les deux écrivains connait un accroc majeur avec la publication de <em>Retouches à mon «&nbsp;Retour de l’U.R.S.S.&nbsp;»</em> publié en 1937 et qui faisait suite à <em>Retour de l’U.R.S.S.</em>&nbsp;publié en 1936. Dans ce second ouvrage, Gide accentue sa critique du régime soviétique et souligne le culte de la personnalité à l’œuvre avec Staline, ce qui provoque évidemment la colère d’Aragon. Guilloux a fait partie du voyage en U.R.S.S. qui a eu lieu en juin et juillet 1936, en compagnie de Jacques Schiffrin, Jef Last et Eugène Dabit. Guilloux, rentré plus tôt en France le 23 juillet en compagnie de Schiffrin, apprend la mort de Dabit par un coup de téléphone de Gide le 21 août. Dabit atteint de la scarlatine est mort seul à Sébastopol. Il avait poursuivi le voyage malgré son découragement en découvrant la réalité du monde soviétique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Guilloux s’est peu livré sur ce voyage. S’il n’a pas apprécié l’attitude de Gide profitant des honneurs qui lui étaient faits, il supporte encore moins l’injonction d’Aragon, qui lui demande d’écrire contre Gide. Un passage des <em>Carnets</em> relate leur rencontre lors d’une soirée chez Sylvia Beach en janvier 1937 :&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;&#8211; Vous devriez… / C’est Aragon qui poursuit. Je devrais&nbsp;? Écrire quelque chose en réponse au livre de Gide. N’ai-je pas été un compagnon de voyage&nbsp;? Je dois avoir des choses à dire&nbsp;? Ce livre de Gide va avoir de telles conséquences&nbsp;! / Je réponds à Aragon que j’étais en U.R.S.S., l’invité de Gide, non celui du gouvernement ou des écrivains. C’est sur les instances de Gide que Dabit, Schiffrin et moi avons été conviés à venir en U.R.S.S. Il y aurait, dis-je, quelque chose d’odieux… / Aragon&nbsp;: «&nbsp;Il n’y a pas lieu de se montrer reconnaissant envers un homme qui, de son côté, a fait preuve d’une telle ingratitude envers l’U.R.S.S.&nbsp;» (…) / Aragon ne se laisse pas convaincre. C’est contre Gide que je devrais écrire pour combattre son influence. (…) Il me lit de nombreux passages du livre [de Gide]. Je lui répète que je n’écrirai rien.&nbsp;» <a href="#_ftn17" id="_ftnref17">[17]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Les scrupules de Guilloux paraissent presque ténus au regard des affirmations tranchantes d’Aragon. Guilloux ne manque pas de relever qu’Aragon défendait hier André Gide et qu’il n’hésite pas aujourd’hui à le considérer comme un ennemi déclaré. Dans un passage inédit des <em>Carnets</em>, il décrit un Aragon fatigué et indigné, qui lui confie également son inquiétude à propos d’Elsa Triolet hospitalisée pour une péritonite et Guilloux de noter avec une pointe d’ironie&nbsp;: «&nbsp;Soudain, une parole humaine.&nbsp;»<a href="#_ftn18" id="_ftnref18">[18]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">En janvier 1937, Aragon confie la page littéraire du journal <em>Ce Soir</em> à Guilloux<a href="#_ftn19" id="_ftnref19">[19]</a>. C’est l’occasion pour lui de voir plus fréquemment Aragon. Il rapporte ainsi une scène étonnante&nbsp;dans un passage demeuré inédit. &nbsp;Aragon lui demande en effet la traduction du mot gifle en allemand :</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;C’est après l’événement, une fois descendu l’escalier, qu’on se dit&nbsp;: mais j’aurais dû comprendre, je ne suis qu’un imbécile, la chose m’a été annoncé clairement. J’étais un jour au marbre de <em>Ce Soir</em>, en l’an 1937, à l’imprimerie de l’Auto, dans le faubourg Montmartre, et très occupé à la relecture de quelque papier sans doute d’une capitale importance, quand Aragon survint en coup de vent, et me posa à brûle-pourpoint cette question&nbsp;: Comment dit-on gifle, en allemand&nbsp;? Je ne cacherai pas que je fus très fier de pouvoir lui répondre aussitôt&nbsp;: Ohrfeige. Je ne sais pas bien l’allemand, il s’en faut, mais je savais ce mot-là. Aragon tourna immédiatement les talons et s’en fut, ravi d’avoir son renseignement – et je me remis à ma tâche – on peut bien dire tâche – Petit incident de la dernière banalité, mais dont j’eus lieu de me souvenir quelque temps plus tard.&nbsp;»<a href="#_ftn20" id="_ftnref20">[20]</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Un tel incident ne manque pas de piquant, quand on songe à la «&nbsp;gifle globale&nbsp;» que Cripure assène à Nabucet dans <em>Le Sang noir</em>. Le rapport fascination/répulsion qui lie les deux professeurs rappelle d’ailleurs, par bien des aspects, la relation amour/haine de Guilloux et d’Aragon. Ce que confirme peu de temps après, fin août 1937, le renvoi de Guilloux de <em>Ce Soir</em>. Aragon n’assiste pas à l’entretien. C’est Jean-Richard Bloch qui se charge de l’avertir avec, précise Guilloux, «&nbsp;beaucoup de fausse gentillesse&nbsp;»<a href="#_ftn21" id="_ftnref21">[21]</a>, prétextant une compression de personnel, mais personne n’est dupe&nbsp;: le refus de Guilloux d’écrire contre Gide l’a condamné aux yeux d’Aragon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La confrontation n’est pourtant pas terminée. Les noms d’Aragon et de Guilloux sont de nouveau réunis, cette fois-ci dans <em>Les Lettres françaises</em> dirigées par Claude Morgan, qui publient en avril 1946 la nouvelle de Louis Guilloux intitulée «&nbsp;Vingt billets&nbsp;». &nbsp;Fin juin 1946, Aragon revient de nouveau vers Guilloux en l’invitant à participer au congrès organisé par l’union nationale des intellectuels. &nbsp;Cette manifestation intitulée «&nbsp;la pensée française au service de la paix&nbsp;» doit se dérouler du 27 au 30 juin à la salle Pleyel. La démarche d’Aragon peut sembler étonnante après les démêlés liés à l’affaire Gide. C’est pourtant un Aragon amical, entreprenant qui se rappelle au bon souvenir de Guilloux dans deux lettres demeurées également inédites&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;Cher Louis Guilloux</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bien que vous n’ayez jamais répondu à mes lettres (erreur d’adresse ou bien vous n’en avez pas l’envie), je ne me décourage pas. Le prétexte cette fois est ce congrès. le 29 y formera un congrès des écrivains<a href="#_ftn22" id="_ftnref22">[22]</a> (C.N.E., Pen Club, Écrivains de Province, Écrivains Combattants). Pourquoi n’y viendrez-vous pas&nbsp;? Considérez ceci comme une invitation. Certaines «&nbsp;facilités&nbsp;» (billet, logement) sont faites aux invités. Écrivez si ça vous botte, vous aurez les détails. Le mieux serait d’arriver un peu à l’avance&nbsp;: le 26, vente de livres du CNE (vous seriez fort aimable d’y prendre part), le 27 congrès des sciences et le 28 des arts, avec des soirées qui ne seront pas désagréables.</p>



<p class="wp-block-paragraph">J’attends un mot de vous, (…) car je ne sais si vous savez que je suis éditeur, et même candidat à vous éditer&nbsp;: aussi bien qu’un autre éditeur, et peut-être dans de meilleures conditions.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ceci dit, je serais diablement heureux de vous revoir. Si ça vous chante…</p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Amicalement</p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;Aragon</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cher Louis Guilloux,</p>



<p class="wp-block-paragraph">J’aurais voulu vous écrire plus tôt. Je suis accablé de travail, de corvées. Ce congrès n’arrange rien. Vous aurez reçu séparément un permis à 40 % que la SNCF nous alloue généreusement… Mais si vous avez besoin d’autre chose, nous arrangerons ça avec le CNE.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les interventions sont de dix minutes, cinq pages dactylographiées. Bien sûr, comme nous n’avons pas pu nous concerter, vous parlerez de ce que vous voudrez. Mais il me semble que la paix elle-même, mise au fronton de ce congrès, pourrait être le centre de vos préoccupations. Cela vous ressemblerait. (…)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pardon de la sécheresse. Ce n’est pas celle du cœur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bien amicalement</p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;Aragon&nbsp;»</p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;Guilloux est très mal reçu au congrès, en dépit des promesses d’Aragon. Le climat délétère dans les lettres françaises à l’heure de l’épuration n’a pas dû beaucoup lui plaire. Quant à Aragon, il doit lutter pour asseoir son influence au sein du parti communiste, en participant notamment à la direction du Comité national des écrivains (CNE). Ses ennemis l’ont accusé d’avoir participé à l’instauration d’une liste noire qui visait les écrivains suspectés de collaboration. Pierre Juquin a précisé, dans la biographie qu’il a consacrée à l’écrivain, qu’Aragon était en fait «&nbsp;pour peu de choses dans l’épuration des écrivains [et que] son souci primordial était l’union.&nbsp;»<a href="#_ftn23" id="_ftnref23">[23]</a>, qu’il est au contraire intervenu «&nbsp;pour sauver la mise à Colette, à Jean Cocteau (…), au romancier Pierre Benoît&nbsp;»<a href="#_ftn24" id="_ftnref24">[24]</a>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aragon finit par diriger <em>Les Lettres françaises</em>, la prestigieuse revue littéraire communiste, en 1953, mais auparavant son directeur Claude Morgan a pu assurer Guilloux de toute sa sympathie&nbsp;: «&nbsp;Je sais que vous avez eu un incident avec Aragon et le CNE […] Vous savez que <em>les Lettres françaises</em> sont une maison amie&nbsp;».</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est quelques années plus tard que Louis Guilloux revient en détails, dans un passage inédit des <em>Carnets</em> daté du 2 septembre 1954, sur les raisons de cet incident. Il décrit pourtant un Aragon avenant qui s’avance vers lui, prêt à lui serrer la main&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«&nbsp;Et, maintenant, que je vous parle un peu d&rsquo;Aragon. Il y a quelques jours, sur le bas de l&rsquo;après-midi, il pouvait être cinq heures, je me trouvais dans le salon d&rsquo;attente de la N.R.F. en train de bavarder avec René Berthelet. La porte s&rsquo;ouvre, Aragon survient, s&rsquo;approche de nous à grandes enjambées, tout souriant, et me tend une main, mais une main&#8230; Une de ses mains tendues dans le meilleur style politique, la main tendue elle-même, j&rsquo;allais dire en personne. Or, je ne m&rsquo;attendais pas à le voir, et je ne l&rsquo;avais même pas aperçu depuis plusieurs années, il n&rsquo;occupe guère mes pensées, du reste. Mais devant cette main tendue, je lui ai répondu : Non, et avec une violence donc j&rsquo;ai été moi-même très surpris. Violence n&rsquo;est pas le mot, du reste : découverte irait mieux. Découverte de ce que je savais depuis longtemps, mais enfin&#8230; Je n&rsquo;ai jamais aimé Aragon et, même, je n&rsquo;ai jamais pu le souffrir. Mes rapports avec lui, du temps du Congrès des Écrivains, et plus tard, à Ce Soir, ont toujours été très mauvais, et les derniers rapports que j&rsquo;avais eus, à propos d&rsquo;une vente de livres au C.N.P où il m&rsquo;avait fait venir (et même de Bretagne) et où pas la moindre place ne m&rsquo;était réservée, où il n&rsquo;y avait pas un seul de mes livres, s&rsquo;étaient terminés par une engueulade très vive, d&rsquo;où j&rsquo;étais parti définitivement brouillé avec le sire. Et voilà qu&rsquo;il arrive avec cette large main qui n&rsquo;en finissait plus de se tendre, une main comme une enseigne, et ce sourire de poisson qu&rsquo;il sait avoir dans sa jolie gueule d&rsquo;aristocrate. Alors, je dis : Non. Et lui, que fait-il ? Il me répond :&nbsp;«&nbsp;Comme vous voudrez, mon vieux&nbsp;!&nbsp;» Mais&#8230; Mais les hommes sont les hommes, et cette histoire de main tendue et refusée contient encore bien des choses. Premièrement j&rsquo;étais sûr de ne pouvoir faire autrement que je ne faisais. J&rsquo;avais parfaitement conscience de la gravité qu&rsquo;il y a à refuser la main à quelqu&rsquo;un. Ce n&rsquo;est pas là une chose que l&rsquo;on fait à la légère et je ne la faisais pas à la légère. En même temps que je disais non, je découvrais tout cela, et ça n&rsquo;était pas si facile. Mais lui, que fit il ? Comme je lui refusai la main, il posa la sienne sur ma poitrine, tant il est difficile d&rsquo;accepter d&rsquo;un homme qu&rsquo;il vous refuse le contact. J&rsquo;ai beaucoup pensé à cela depuis. Je ne regrette pas ce que j&rsquo;ai fait, Parce que je n&rsquo;aime pas Aragon, et que, accepter cette main eut été, de ma part, une très grande hypocrisie. Mais j&rsquo;aurais préféré ne pas me trouver dans le cas. J&rsquo;ajouterai, avant d&rsquo;en finir avec cet incident, que probablement il aura pensé que je lui refusais la main pour des raisons partisanes, ce qui n&rsquo;est pas du tout le cas. J&rsquo;ai fait ce que j&rsquo;ai fait tout simplement parce que je ne l&rsquo;aime pas et qu&rsquo;il ne m&rsquo;a jamais donné, loin de là, des raisons de l&rsquo;aimer.&nbsp;»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans cette relation inédite (non retenue pour le second volume des <em>Carnets</em>), Guilloux exprime clairement sa détestation d’Aragon. Refusant d’invoquer des raisons idéologiques, il insiste sur le fait qu’il ne l’aime pas et qu’Aragon cherche un contact en posant sa main sur sa poitrine. C’est donc bien une confrontation qui a lieu entre les deux hommes, une confrontation due à des motifs autant politiques que littéraires mais que Guilloux rend très vivante en la relatant d’abord et avant tout comme une confrontation <em>physique</em>, à l’image de ce duel qui n’a jamais cessé entre les deux écrivains et qu’une main refusée vient clore sans avoir rien résolu entre les deux hommes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Olivier Macaux</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Article paru dans <em>Confrontations</em>,<em> bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux</em>, n° 35, décembre 2022.)</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity"/>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1">[1]</a> Nous en profitons pour remercier le fonds d’archives littéraires Louis Guilloux de la bibliothèque municipale de Saint-Brieuc et, plus particulièrement, son responsable, Arnaud Flici, qui nous a guidés avec beaucoup de précision dans la recherche des documents relatifs aux deux écrivains.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2">[2]</a> <em>Aragon parle</em> avec Dominique Arban, Seghers, 1968, p. 9.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref3" id="_ftn3">[3]</a> Louis Guilloux, <em>La Défense de l’infini</em>, Œuvres romanesques complètes, t. I, La Pléiade, p. 577.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref4" id="_ftn4">[4]</a> Louis Guilloux, <em>Le Pain des rêves</em>, Gallimard, 1942, coll. Folio, p. 263.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref5" id="_ftn5">[5]</a> Léon Lemonnier, <em>Manifeste du roman populiste</em>, Éd. J. Bernard, La Centaine, 1929, p. 72.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref6" id="_ftn6">[6]</a> Louis Guilloux, «&nbsp;compte rendu du Nouvel âge littéraire d’Henry Poulaille&nbsp;», <em>Europe</em>, novembre 1930, p. 413.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref7" id="_ftn7">[7]</a> Cité par Pierre Daix, <em>Aragon</em>, Taillandier, 2004, p. 341.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref8" id="_ftn8">[8]</a> Ibid.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref9" id="_ftn9">[9]</a> Louis Aragon, <em>Œuvres croisées</em>, «&nbsp;c’est là que tout a commencé&nbsp;», préface de 1965 aux <em>Cloches de Bâle,</em> 7, p. 15.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref10" id="_ftn10">[10]</a> Association des écrivains et artistes révolutionnaires créée en 1932 et qui est la section française de l’UIER – union internationale des écrivains révolutionnaires – fondée en 1927 à Moscou.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref11" id="_ftn11">[11]</a> Pierre Daix, <em>op. cit</em>., p. 352.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref12" id="_ftn12">[12]</a> Cité par Pierre Daix, <em>op.cit.,</em> p. 355.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref13" id="_ftn13">[13]</a> Il faut également noter que Jean Blanzat, dans le compte-rendu du roman donné à la revue <em>Europe</em>, reprend la comparaison d’Aragon et l’approfondit&nbsp;: «&nbsp;Cripure est la plus forte création de Guilloux. Aragon a dit de lui que c’était Don Quichotte. Comme Don Quichotte, en effet, M. Merlin, professeur de philosophie, surnommé Cripure par des potaches impitoyables est embarrassé d’un corps ridicule&nbsp;; il y a dans sa vie une Dulcinée qui s’appelle Toinette&nbsp;; il songe également à un grand œuvre&nbsp;; à une «&nbsp;chrestomathie&nbsp;», qu’il remet toujours d’écrire. Seulement chez Cripure l’âme est moins noble. C’est un Don Quichotte qui s’est rangé et laisse au clou la lance à pourfendre.&nbsp;» (in <em>Europe,</em> n°156, 15 décembre 1935).</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref14" id="_ftn14">[14]</a> <em>Europe</em>, n°57, 15 novembre 1927.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref15" id="_ftn15">[15]</a> Une partie de ces notes fut reprise peu après dans l’article «&nbsp;Notes sur le roman&nbsp;» publié dans <em>Europe</em>, 15 janvier 1936.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref16" id="_ftn16">[16]</a> Notons également que le 30 janvier 1936, à l’initiative d’Aragon et de Jean-Richard Bloch, une grande réunion a été organisée à la Mutualité sous la présidence d’André Gide pour fêter les 70 ans de Romain Rolland et que Louis Guilloux y a participé.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref17" id="_ftn17">[17]</a> Louis Guilloux, <em>Carnets I</em>, Gallimard, 1978, p. 140-142.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref18" id="_ftn18">[18]</a> LGO CI 08.02.10</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref19" id="_ftn19">[19]</a> Louis Guilloux partageait la direction de ce quotidien communiste nouvellement créé avec Jean-Richard Bloch.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref20" id="_ftn20">[20]</a> LGO Abs 01.02.27</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref21" id="_ftn21">[21]</a> Louis Guilloux, <em>Carnets I</em>, Gallimard, 1978, p. 153.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref22" id="_ftn22">[22]</a> Passage peu compréhensible en l’état. Aragon évoque&nbsp;probablement la date du 29 juin.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref23" id="_ftn23">[23]</a> Pierre Juquin, <em>Aragon, Un destin français, II. L’Atlantide (1939-1982)</em>, Éd. de La Martinière, 2013, p. 294.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref24" id="_ftn24">[24]</a><em> Ibid</em>.</p>
<p><a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org">Olivier Macaux</a>.<br />
<a rel="nofollow" href="https://olivier-macaux.org">Olivier Macaux - Conférences sur la littérature</a>.</p>
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